Après le tremblement de terre - Haruki Murakami

Publié le par Zazen Rouge

« En rentrant du bureau ce soir là, Katagiri trouva chez lui une énorme grenouille qui l'attendait. Dressée sur ses deux pattes arrières, elle faisait bien deux mètres de haut. Et elle était plutôt corpulente aussi. Katagiri, avec son mètre soixante et sa faible carrure, se sentit écrasé par une apparence aussi imposante.

- Appelez moi Crapaudin, tout simplement, dit la bestiole d'une voix qui portait loin.

Katagiri en perdit la sienne et resta figé sur place dans l'entrée, bouche bée. »

« Crapaudin sauve Tokyo »

 

Sur les conseils bien avisés de Rachou-san, j'ai découvert il y a quelques mois le petit recueil de nouvelles de Haruki Murakami intitulé « Après le tremblement de terre ». Il me faut préciser que j'avais rédigé ce billet avant la catastrophe qui a frappé le Japon en mars dernier. Je ne ferai donc pas ici référence à l'actualité bien que je ne puisse m'empêcher de noter l'ironie du sort qui m'a fait découvrir ce livre un mois avant les évènements que vous connaissez désormais bien. Je vous incite vivement à découvrir, ou à redécouvrir ce livre à un moment où nous avons besoin d'espérance.

 

Murakami

 

II est intéressant de noter qu'en japonais, l'ouvrage est titré « Tous les enfants de Dieu savent danser ». La référence au séisme disparaît, et pourtant elle est le fil conducteur ténu mais crucial qui traverse toutes les nouvelles. La catastrophe de grande ampleur qui a frappé Kôbe en 1995 va indirectement exercer une influence décisive sur la vie des protagonistes, qui ne sont pourtant rattachés à la ville par aucun lien particulier. Un journaliste du New York Times a comparé l'impact du séisme de Kôbe sur les mentalités japonaises à celui des attentats du 11 septembre sur celles des Américains. La situation était certes différente, mais l'image est, je crois, assez juste. Aujourd'hui si vous déambulez dans Kôbe, vous trouverez qu'elle n'a rien à envier aux autres villes japonaises. En moins de dix ans, ses habitants ont su faire disparaître toutes traces du sinistre. Mais une petite visite au musée du tremblement de terre suffira à vous faire imaginer l'ampleur de ce cataclysme qui a englouti les vies de plus de cinq mille personnes. Pas étonnant que les personnages de Murakami soient émotionnellement touchés par le séisme même s'ils n'y sont pas confrontés physiquement.

 

La grande force de Murakami est de tracer en quelques lignes des caractères convaincants qui reflètent à merveille la complexité de la psyché humaine. Son style, ici traduit avec justesse par Corinne Atlan, se révèle encore plus marquant dans la brièveté de la nouvelle. « Après le tremblement de terre » met en scène six protagonistes aux vies ordinaires, bien réglées. Tous ont fait le choix de vivre dans la solitude. Ils vont pourtant établir un lien avec un intermédiaire – parent, ami, médium ou grenouille géante! - qui les aidera à regarder avec lucidité la vacuité de leurs existences. L'éveil se fait sous la forme d'une révélation subite, épiphanie qui n'aurait pas déplu à James Joyce. Cette prise de conscience éveille parfois chez le lecteur de la tristesse ou une sorte de nostalgie, d'incertitude. Le destin des personnages n'est d'ailleurs pas toujours rose.

 

Heureusement, Murakami est suffisamment habile pour distiller de l'espoir dans chacune de ses nouvelles. Cette espérance ne se dévoile pas tant au personnage qu'au lecteur. Ce dernier comprend en effet que les protagonistes du livre sont des personnages remarquables, attendrissants, qui sont malgré ce qu'ils peuvent penser loin d'être des coquilles vides. Le fait même qu'ils puissent finalement jeter un regard éclairé sur leurs vies nous aide à réaliser d'une part la complexité de leurs caractères, et d'autre part que nous sommes les maîtres de notre propre destin. L'auteur n'a pas peint son livre dans des tons sombres pour transmettre l'idée du désespoir après la catastrophe mais plutôt comme s'il essayait de nous dire qu'il faut se réapproprier nos vies car nous ignorons quand aura lieu le prochain désastre. Difficile de décrire l'élégance du style littéraire. Murakami est un de ses auteurs dont on a du mal à déterminer exactement ce qui nous touche dans leurs écrits. 

 

« - Vous êtes une belle personne, docteur. Lucide, forte. Mais on dirait que vous trainez toujours votre cœur après vous. Désormais, il faut que vous vous prépariez à mourir en paix. A l'avenir, si vous consacrez uniquement toutes vos forces à vivre, vous ne pourrez pas mourir comme il faut le moment venu. Il faut changer la direction petit à petit. Vivre et mourir ont une importance égale en un sens, vous savez, docteur... »

« Thaïlande »

 

« Un ovni a atterri à Kushiro »

Komura a tout pour plaire. Il est séduisant, jouit d'un emploi stable et rémunérateur et connaît le succès auprès de la gente féminine et de ses amis. En dépit des conseils de ces derniers, il épouse une femme ordinaire, en la présence de laquelle il se sent rassuré. Lorsqu'a lieu le tremblement de terre, sa femme, qui a beau n'avoir aucune connexion avec Kôbe, est fascinée par les images du séisme à la télévision. Un beau jour, elle disparaît tout bonnement en ne laissant qu'une lettre derrière soi. La quête qu'entreprend Komura dans le Grand Nord japonais va l'amener à se confronter à une conclusion déconcertante vis-a-vis de lui-même. L'histoire donne le ton du reste du livre: comment regarder en face le vide existentiel?

 

« Paysage avec fer »

Impossible de rester insensible à cette courte nouvelle qui réunit trois protagonistes: Junko et Keisuke, un jeune couple, et Miyake, solitaire expert en feux de bois. Keisuke et sa mie sont des Japonais ordinaires. Lui est mordu de Pearl Jam et adepte de la plaisanterie, elle a arrêté le lycée pour travailler dans un combini (convenience store, supermarché de la taille d'une épicerie ouvert 24h/24). Et pourtant, par le biais de l'amitié qui les lie à cet homme étrange et sympathique qu'est Miyake, Murakami parvient en une vingtaine de pages à en faire des personnages complexes et touchants. Il suit notamment les émotions de Junko, elle aussi fascinée par les feux de camp. Car le feu véritablement libre est le miroir de l'âme. Il est l'inverse du froid, tant craint par Miyake qui ne cesse de rêver qu'une « main glacée comme celle d'un cadavre » l'emprisonnera au fond d'un frigidaire, le froid qui semble n'être autre que la solitude, le vide, la mort. Devant le feu, Junko prononcera quelques mots bouleversants, une vérité simple et pourtant si poignante! Je n'ai pu m'empêcher de trouver en cette nouvelle un écho à mes propres sentiments.

 

« Tous les enfants de Dieu savent danser »

Certains enfants naissent sans père, ils sont les fils du Seigneur. C'est du moins ce que lui dit avec ferveur la mère de Yoshiya lorsqu'il s'interroge sur le secret de ses origines. Mais en grandissant, le garçon se rend à l'évidence: Dieu ne l'aide jamais à rattraper la balle pendant les matchs de baseball. Il ne peut donc être son père. Quant à sa mère, elle est influencée par le gourou d'une secte, et devra avouer à Yoshiya qu'il est bien le fils d'un humain, un humain à qui il manque le lobe d'une oreille. Si cette nouvelle m'a moins interpelée que les autres, elle n'en reste pas moins de bonne facture. Murakami montre une fois de plus son talent à développer des scènes fantaisistes entre deux tranches de vie quotidienne.

 

« Thaïlande »

Que va donc chercher Satsuki en Thaïlande? Au départ elle devait seulement assister avec ses brillants collègues à une conférence sur la thyroïde. Pourtant elle ne se sent guère à l'aise. Et si en fait elle tentait désespérément de fuir l'idée de cet homme qui vit – vivait? - à Kôbe, et qu'elle hait de tout son cœur? Un mystérieux personnage, guide, chauffeur et majordome parfait, entreprend alors d'exorciser ses cauchemars. Comme dans les autres nouvelles, il est frappant de voir la relation de confiance qui unit deux étrangers solitaires. Si cette connexion entre une voyageuse japonaise et un Thaïlandais amateur de jazz peut sembler insolite, elle rappellera à nombre de nipponophiles les environnements éclectiques et les personnages extraordinaires que l'on peut fréquenter au Japon...

 

« Crapaudin sauve Tokyo »

Bienvenue dans un univers déjanté qui emprunte ses références à la pop culture japonaise! Nous assistons ici à la rencontre explosive entre Katagiri le salaryman, businessman en costume propre sur soi, et Crapaudin, parodie de la grenouille de manga Keroro mâtinée de héros de sentaï (ces fameux rangers qui sauvent le monde de créatures en plastique plus infâmes les unes que les autres). Le contraste entre la réalité terne du salaryman et les impératifs du batracien géant qui a fait irruption chez lui pour lui demander de l'aider à triompher du démoniaque Lelombric, l'instigateur de séismes dévastateurs, est cocasse. On sourit plus d'une fois à la lecture des phrases décalées proférées par Crapaudin. Pourtant, malgré le ton comique se détache en filigrane un message beaucoup plus amer. Au delà du constat de l'absurdité de la vie des citadins modernes, Murakami propose une réflexion glaçante sur la solitude.

 

« Galette au miel »

Ces quelques pages reprennent un thème prisé des artistes japonais: les amours contrariés entre amis d'enfance. Les amis en question ont beau s'être rencontrés lorsqu'ils étaient étudiants, on retrouve la mélancolie propre à ce genre de nouvelle. Le synopsis est simple. Junpei l'intellectuel, Takatsuki le sportif et Sayoko la jeune fille de bonne famille deviennent inséparables à l'université de Waseda. Le premier n'ose avouer son amour à Sayoko et finit par être devancé par son meilleur ami. Des années plus tard, le couple rompt et Sayoko recherche le soutien de Junpei. Les hésitations de ce dernier pourraient être agaçantes si n'étaient les trouvailles littéraires de Murakami. J'en tiens pour exemple l'effrayant rêve de cette petite fille que "le Bonhomme Tremblement de Terre" qui la réveille de force pour la faire entrer dans une petite boîte. "Une boîte qui n'est pas du tout de taille à contenir un être humain". 

Publié dans Littérature Zazen

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