Introduction à la calligraphie japonaise (2/2)

Publié le par Zazen Rouge

J'ai évoqué dans le billet précédent les origines de la calligraphie japonaise et le matériel qu'elle nécessite. Voyons à présent quelles sont les caractéristiques des grands styles qui font la diversité de la « Voie de l'écriture » !

 

Des catégories d’œuvres variées

Mes connaissances étant très limitées, je ne pourrai pas dresser ici une liste exhaustive des grands genres de la calligraphie japonaise. Je me contenterai donc d'évoquer ceux qui sont actuellement présentés au musée Guimet dans le cadre de l'exposition SHO1 sur les calligraphes contemporains du Japon.

  • Les caractères chinois (漢字 – kanji) : les calligraphies de ce type comportent généralement plus de trois caractères chinois. Elles peuvent par exemple s'inspirer de poésies chinoises. Les premiers caractères chinois sont apparus au Japon par le biais de sutras, de poèmes et de textes en prose venus de Chine. Aujourd'hui encore, les calligraphes japonais se plaisent à reproduire des poésies vieilles de plusieurs milliers d'années. Les styles d'écritures varient selon les œuvres : écriture cursive ou semi-cursive, écriture régulière, écriture sigillaire, écriture des clercs... Je reviendrai ultérieurement dans cet article sur ces différentes façons de tracer les caractères chinois.

    Kunii Kumiko

    Caractères chinois issus d'un proverbe, calligraphiés par Kumiko Kunii (source: Mainichi Shodo)

  • Les grands caractères (大字書 – daijisho) : cette catégorie regroupe les œuvres représentant un ou deux caractères chinois. Ce type de calligraphie est accessible à un public qui ne sait pas déchiffrer les caractères chinois, de par son aspect très imagé. Le calligraphe va jouer sur la puissance évocatrice d'un caractère, sur les rythmes, le mouvement, l'allure visuelle, la répartition dans l'espace...

    Chiyo

    Yami, "Ténèbres", grand caractère par Chiyo Ooishi (source: Mainichi Shodo)

  • La calligraphie d'avant-garde (前衛書 – zen'eisho) : forme de calligraphie influencée par la peinture abstraite occidentale, elle cherche à se libérer des règles des règles précédemment établies par la tradition. C'est un des genres les plus récents, qui a évolué en dialoguant avec l'art contemporain. Elle ne s'attache plus au caractère lui-même mais à la vision de l'artiste, qui exprime sa personnalité en toute liberté. Quant aux outils, ils deviennent eux aussi moins conventionnels. L'écriture perd son utilité de moyen de communication pour devenir une œuvre d'art à part entière.

    Tsuda Kazuaki

    Excitation, oeuvre d'avant-garde par Kazuaki Tsuda (source: Mainichi Shodo)

  • Les syllabaires japonais (仮名 – kana) : typiquement japonais, ce genre de calligraphie se fonde sur les caractères syllabaires japonais nés à l'ère Heian (794 – 1185). Elle comporte des lignes de liaisons entre les caractères, ou encore une écriture dite « éparpillée » (car les caractères semblent éparpillés sur le papier) qui font la beauté du tracé fluide. Elle est présente sur de nombreux et magnifiques rouleaux illustrés, et occupe toujours une place privilégiée au Japon. Les formes classiques de la calligraphie des kana sont, paraît-il, particulièrement difficiles à maîtriser.

    Imai Yoriko

    Vers en kana (et quelques kanji) de Ki-no-Tsurayuki, calligraphiés par Yoriko Imai (source: Mainichi Shodo)

  • Les poèmes modernes (近代詩文書 – kindai shibunsho) : une catégorie qui prend pour thème des poèmes ou des phrases japonaises. Traditionnellement, les calligraphes tendaient à reproduire des phrases issues de textes classiques, mais celles-ci étaient de moins en moins bien comprises par le grand public japonais en raison des évolutions de la langue. C'est ainsi que le genre des poèmes modernes a vu le jour dans les années 1950. Il mélange les syllabaires japonais et les caractères chinois tout en restant lisible.

    Kindai

    Rêve brésilien, poésie moderne calligraphiée par Matsuko Suzuki mêlant caractères chinois et kana 

    (source: Mainichi Shodo)

  • La gravure sur sceau (篆刻 – tenkoku) : dans ce cas de figure, ce n'est plus une calligraphie tracée au pinceau mais l'empreinte laissée par le sceau gravée elle-même qui constitue l’œuvre d'art. Cet art sigillaire trouve son origine sous la dynastie chinoise des Han, dont les fonctionnaires recevaient un sceau lors de leur nomination. Souvent concentrées dans quelques centimètres carrés, les calligraphies sigillaires japonaises sont plus sobres que leurs cousines chinoises, qui étaient plutôt employées lors de fêtes. Lorsque les caractères apparaissent en vermillon, le mode de gravure se nomme shubun (朱文), mais lorsque les caractères sont blancs et les contours vermillons, on le désigne sous le nom de hakubun (白文).

    Makoto

    Gravure sur sceau de type shubun, par Makoto Tezuka (source: Mainichi Shodo)

  • Les caractères gravés (刻字 – kokuji) : les caractères sont gravés, sur du bambou ou sur du bois par exemple. La sculpture de caractères sur de tels supports existe depuis longtemps, qu'il s'agisse des caractères gravés sur des objets en bronze des dynasties chinoises Chang et Zhou, des plaques en bois présentes dans les temples shinto et bouddhiste au Japon, ou même des panneaux publicitaires (看板 – kanban). Mais c'est seulement récemment que ce genre a été reconnu comme expression calligraphique. On distingue deux types de techniques : la sculpture en relief (陽刻 – yôkoku) et la sculpture en creux (陰刻 – inkoku).

    Sagawa

    Caractères gravés par Unsô Sagawa (source: Mainichi Shodo)

 

Cinq graphies des caractères chinois

Au sein des différentes catégories de calligraphie japonaise, les caractères chinois peuvent eux-mêmes s'écrire selon différents styles apparus au cours de l'histoire de la Chine et repris au Japon. En voici cinq qui sont associés à la calligraphie en tant qu'art :

  • Tenshotai (篆書体) : cette appellation désigne à l'origine les caractères chinois gravés que l'on utilisait sur les sceaux. Il s'agit de formes anciennes des caractères, parfois proches des pictogrammes.

    Tenshotai

    Calligraphie utilisant des caractères chinois dans le style tenshotai, par Shanshan (source: Wikimedia Commons)

  • Reishotai (隷書体) : aussi appelée « écriture des clercs », cette façon d'écrire les caractères correspond à une ancienne forme de calligraphie chinoise très utilisée sous la dynastie des Han. Les caractères écrits de cette manière sont compacts et anguleux, et peuvent encore être lus facilement de nos jours.

    Sinogrammes style scribes

    Caractères chinois écrits dans le style des scribes (source: Wikimedia Commons)

  • Kaishotai (楷書体) : plus connue sous le nom d'écriture régulière, il s'agit d'une rationalisation de l'écriture des clercs. Son développement répondait aux nécessités de standardisation sur un vaste territoire et de centralisation du pouvoir. Les caractères sont tous très lisibles et peuvent tous tenir dans des carrés de taille identique.

    Kaisho

    Poème de He Zhizhang calligraphié par Shanshan dans le style régulier (source: Wikimedia Commons)

  • Gyôshotai (行書体) : le style semi-cursif, ou « style courant ». Forme née par déformation de l'écriture régulière, elle demeure facilement lisible car ses simplifications restent souvent logiques. En calligraphie, elle n'est cependant pas exempte de contraintes.

    Gyoshotai

    Poème chinois calligraphié dans un style semi-cursif par Mo Ruzheng (source: Wikimedia Commons)

  • Sôshotai (草書体) : l'écriture de style cursif, parfois nommée « écriture folle » ou « style d'herbe ». Les caractères qu'elle comporte ressemblent en effet à des herbes animées par le vent ! Ils n'ont plus rien à voir avec les caractères chinois bien carrés des écritures cursives et régulières : ils s'allongent, se déforment, présentent beaucoup plus de courbes... Mais malgré leur aspect erratique, ils reposent sur des tracés codifiés et des formes fondamentales très difficiles à déchiffrer pour les non-spécialistes. 

    SoshotaiEt un bol de matcha à qui arrivera à déchiffrer cette calligraphie en style cursif de Zhang Xu! (source: Wimedia Commons)

     

     

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

gillis 12/03/2017 12:41

J'aimerais avoir des informations, de noms de peintres, des exposés critiques a propos de ce qui est appelé calligraphie d'avant garde …
Merci pour ce site
A.G

voiture occasion 21/03/2012 15:03


Les deux articles sont super. Je les ai pris dans le mauvais sens mais bon...


super instructif. Moi j'aurai une question, pour la caligraphie quels sont les thèmes prédominants? 

Zazen Rouge 24/03/2012 16:53



Merci beaucoup pour le commentaire! Comme je m'y connais très mal, je serais bien en peine de dire s'il y a des thèmes récurrents dans la calligraphie japonaise... Avec l'apparition de styles
d'avant-garde, j'aurais tendance à dire qu'il n'y a plus vraiment de restrictions en matière de thèmes, mais il faudrait demander à un spécialiste pour confirmer!


 


Après pour ce qui est des entraînements à la calligraphie classique, il y a des caractères qui reviennent souvent au début: arbre, les nombres, l'année... Puis certains poèmes ou dictons
classiques chinois, et des poèmes classiques japonais (comme ceux de la compilation du Manyôshû par exemple). L'année dernière, de nombreux calligraphes se sont essayés autour du
caractère "kizuna" ("le lien"), qui est la thématique qui s'est révélée après la catastrophe du 11 mars. 


 


Des calligraphes ici pour nous parler un peu plus des thématiques?



nikosan 18/03/2012 09:45


Superbe article, comme toujours !
J'aime un faible pour le style semi-cursif Gyôshotai.

Zazen Rouge 24/03/2012 16:47



Merci pour les encouragements! Je te vois bien faire des choses intéressantes avec les différents styles de calligraphie japonaise tiens... :p