Le Beer Garden de Kamishichiken

Publié le par Zazen Rouge

Je reviens de loin. Jamais mon emploi de cette expression n’a été aussi juste que pour décrire ces jours qui ont suivi mon retour en France. Pour des raisons évidentes, et d’autres qui le sont moins, je suis passée par la pire phase d’adaptation qu’il m’ait été de connaître. Mais me revoici, pour témoigner d’une chose avec certitude : mon séjour à Kyôto fut l’une des plus belles expériences de ma vie. J’ai pu découvrir le raffinement d’une culture millénaire ainsi que la gentillesse de ses détenteurs, qui n’attendent qu’un prétexte pour la faire partager. À tous ceux du Japon, de France et d’ailleurs qui m’ont permis de rendre cette année magique, que ce soit au travers de leur soutien de mon projet ou de leurs sourires : merci.

 

Je compte bien revenir sur mes aventures kyôtoïtes par le biais de mes billets. D’abord pour moi, qui ai cette fâcheuse tendance à oublier vite. Mais j’espère que mes récits trouveront quelques échos auprès de ceux que la culture nippone intéresse ! Voici donc une première rétrospective.

 

Rétrospective : Kyôto, juillet 2010.

 

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La maiko Umeraku pendant Baikasai, la Fête des Fleurs de Prunier

 

Parmi les personnalités qui fascinent à Kyôto, on trouve bien entendu les maiko et les geiko, artistes endémiques de cette ville et qui continueront à hanter le fil de mes articles. Depuis maintenant plusieurs années, le quartier de Kamishichiken organise chaque été un beer garden où le commun des mortels – s’il est en mesure de dépenser 2800 yens (l’équivalent de 25 euros) – peut prendre un apéritif dinatoire en compagnie de ces charmantes hôtesses. Notre otokoyaku favorite s’est chargée de tester en premier leurs services. Elle y a passé une soirée si divertissante (mais elle vous le racontera certainement elle-même !) qu’elle s’est empressée d’y retourner à plusieurs reprises. Ne voulant pas être en reste, j’ai tenu à retourner une dernière fois à Kitano Tenman-gû avant mon départ. C’est ainsi que Vert et moi nous sommes retrouvées par les entremises de Laura-san dans le hall du prestigieux théâtre de Kamishichiken. L’attitude du réceptionniste traduisait bien les bonnes relations qu’entretiennent les employés du monde des fleurs et des saules avec leurs clients. Il a immédiatement salué Laura en l’appelant par son nom de famille. A sa suite, les artistes se sont empressées de nous saluer avec déférence et d’adresser des sourires de connivence à notre amie, déjà bien connue en ces lieux !

 

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Les maiko Katsuru, Ichiteru et Ichimomo pendant Setsubun

 

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Geiko (Naosome) sur fond de fleurs de pruniers

 

Comme il commençait à bruiner, le réceptionniste nous a déconseillé le jardin avant de nous installer à une table à l’intérieur, un peu à l’écart des autres convives. Nous grignotons nos haricots (les edamame sont servis en guise d’apéritif pour accompagner la bière) avec un peu d’appréhension car discuter avec une maiko est pour nous chose rare. En voici justement une qui nous sourit de loin et appelle sa consœur. Cette dernière nous rejoint aussitôt :

« Mademoiselle ! Merci d’être revenue nous voir ! Vous avez amené vos amies ?

Nous nous présentons brièvement.

- Vous venez toutes trois de France ? Quelle chance ! J’adorerais savoir parler français, cette langue est si jolie. Pourriez-vous échanger quelques mots en français ?

Regards confus.

- Euh, bonjour, je m’appelle Julia, enchantée

- C’est fabuleux !

La maiko bat des mains, s’extasie en ouvrant des yeux pleins d’étoiles. « Elle est encore plus adorable qu’un bébé chat ! » dira Laura, phrase à laquelle j’apporte mon contreseing.

- Je dois filer, souffle la maiko après avoir brisé la glace, mais une de mes sœurs viendra vous voir. »

Elle s’éclipse avec grâce, mais reviendra en fait discuter avec nous en fin de soirée. En attendant, c’est sa majestueuse onee-san ( お姉さん – grande sœur), une jeune geiko, qui vient nous tenir compagnie.

 

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Obi très tendance portés par les maiko Katsuru et Naokazu

 

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La populaire geiko Ichimame, qui a désormais quitté la profession

 

J’ai eu un instant la crainte de ne pas trouver de sujet de conversation. Préoccupation futile ! J’oubliais là que maiko et geiko doivent être versées dans les arts de la conversation. La petite maiko, qui ambitionne de devenir une maiko sachant parler français, était fort cultivée et nous a enseigné le déménagement de l’écrivain Hitonari Tsujii à Paris. Sa consœur geiko de 21 ans a abordé avec nous une ribambelle de sujets aussi divers que variés. Elle nous a confessé sa gourmandise pour les Big Thunder (des gâteaux chocolatés bon marché), la passion de sa sœur pour Pokémon (« Oui, je vous parle bien de Pokémon… »), a demandé ouvertement s’il était vrai qu’en France, roter était plus malpoli que péter… Elle faisait d’ailleurs preuve d’une grande curiosité à l’égard des cultures étrangères, sur lesquelles elle en connaissait pourtant un rayon, et déplorait le fait de n’avoir jamais quitté le Japon. Son ton chaleureux contrastait avec sa maturité. Maiko et geiko, en plus d’employer le dialecte délicat de Kyôto, font preuve d’une extrême politesse dans le choix de leurs expressions. En conversant avec cette geiko, je ne pouvais m’empêcher de penser que n’eusse été sa profession, elle nous aurait parlé de façon beaucoup familière. Le fait qu’elle parle poliment ne faisait que renforcer son aura de charisme.


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La maiko Naokazu et la geiko Umeshizu

 

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La maiko Naokazu, portant ici une coiffure spéciale à l'occasion de Setsubun (l'équivalent japonais du carnaval)

 

« Un jour j’irai à l’étranger. Cela fait longtemps que cela me tente.

- J’imagine que vous n’avez pas vraiment le temps de voyager…

- Oh, vous savez, je travaille maintenant à mon propre compte. Je suis libre de prendre des vacances quand je l’entends. Il faut bien sûr que je prenne garde à ce que l’argent rentre, mais si je le désire, je peux décider là de prendre deux mois de congé. »

De ce que j’ai pu comprendre de mes lectures sur des fora consacrés à la question, les maiko passent un contrat d’une durée d’un peu plus ou moins de cinq ans avec une okiya ( 置屋 – maison de maiko et de geiko) gérée par une o-kaasan (« maman »), souvent une ancienne geiko. Les maiko travailleront tout ce temps pour le compte de l’okiya, qui s’occupera de leur argent, de leurs coûteux kimonos et de leurs rendez-vous avec les clients entre autres. Elle règle la vie de ses pensionnaires jusque dans le moindre détail. Cours de danse, de shamisen ou de cérémonie du thé presque tous les jours, animations de soirées dans les maisons de thé, peu de quartier libre, encore moins de voyages. Les deux artistes qui nous ont diverties ne possédaient par exemple pas de passeport. « Je ne peux pas louer de DVD » nous a expliqué la maiko de tout à l’heure, qui a 17 ans. Une fois devenues geiko, qu’elles repassent un contrat avec l’okiya ou choisissent de devenir indépendantes, elles semblent plus libres. On les voit parfois ranger un téléphone portable, ou comme en témoignera Laura, un iPod (« mais c’était pour écouter des morceaux de flûte traditionnelle ! »). Les informations que l’on peut trouver sur la Toile indiquent toutefois qu’il n’est pas facile de devenir geiko indépendante, et que certaines jeunes geiko auraient quitté la profession tôt faute de pouvoir organiser seules leur travail.

 

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La maiko Ichimomo sert le thé aux invités pendant Baikasai

 

A ma grande surprise, notre geiko exprimait librement ses opinions sur son travail. D’après ses propos, son entreprise semblait prospère, et elle disait apprécier grandement sa ville et les arts traditionnels japonais. A la fameuse question « Pourquoi êtes-vous devenue maiko en premier lieu ? », elle répondit « Je n’avais pas vraiment d’idée précise en vérité ! Mais j’aimais beaucoup Kyôto et son ambiance, je souhaitais y vivre. » Elle n’a pas hésité à exposer d’elle-même certains aspects ennuyeux du métier. Le port du maquillage blanc par la chaleur moite de l’été kyôtoïte l’indisposait. « Des fois je me demande pourquoi je dois le porter tous les jours, alors qu’il s’agit de mon travail » a-t-elle rit. Plus tard, j’aurais une discussion avec ma mère sur le statut des geishas en général. On peut voir dans cette profession une simple soumission des femmes, qui doivent animer les soirées des hommes en se conformant à un certain idéal (il est important de se rappeler que les geishas ne sont pas des prostituées, mais je vous laisse consulter le site de l’ethnologue Liza Dalby pour en savoir plus). Et pourtant, les personnes qui les fréquentent au cours de soirées - y compris des femmes - , ainsi que certains auteurs comme Jane Condon (l'auteur de "A Half Step Behind", un ouvrage sur les femmes japonaises), s’accordent à dire que les geishas comportent leur lot de femmes de caractère.

 

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La geiko Katsue et la maiko Katsuru prennent leur bain de foule à Zuiki Matsuri

 

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La geiko Umeshizu parcourt les rues de Kamishichiken

 

Je me remémore les propos d’une o-kaasan dans un reportage et qui disait que si les maiko doivent endurer une formation rigoureuse, elles pourront en contrepartie fréquenter des hommes de pouvoir. Les artistes de Kamishichiken ont ainsi reçu la visite de plusieurs pontes de l’équipe de production de Pokémon. Nous avons appris au passage que le héros du jeu (notre Sasha français) se nomme Takashi en hommage à l’un des membres de l’équipe. Une maiko a été personnellement invitée par Bono des U2 à son concert au Japon. Une autre a été emmenée par un client à Hawaï et d’autres sont allées représenter Kyôto à l’Exposition Universelle de Shanghai. Certes peu d’entre elles ont un passeport, mais n’oublions pas non plus que le nombre de lycéens japonais (et français !) ayant l’opportunité de voyager à l’étranger reste assez faible. La liberté avec laquelle la geiko de Kamishichiken a évoqué les aléas de son métier en face de trois étrangères était déconcertante. Mais peut-être était-ce parce que nous étions justement étrangères que la communication se trouvait facilitée ?

 

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Fou rire chez les geiko Ichimame, Umeha, Katsuya, Katsue, et la maiko Umehisa!

 

Publié dans Zazen Geisha

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stéfan2009 27/08/2010 11:11



C'est bon je crois que j'ai compris ! :D


Le nom de maiko commence par un I et celui de la geiko par un N n'est-ce pas ? :)



Zazen Rouge 28/08/2010 01:05



Oui, c'est bien ça! Je les recommande au passage, ce sont d'excellentes hôtesses ;)



stéfan2009 27/08/2010 00:18



Merci pour ce nouvel article sur le monde des geishas (ou geiko en l'occurence) ! En plus consacré à Kamishichiken qui est mon hanamachi préféré, d'après toutes les photos que j'ai pu en voir,
j'y trouve une atmosphère particulière, très différente des autres hanamachi. C'est peut-être dû au fait que Kamishichiken est le plus ancien hanamachi de Kyoto. Et j'adore leurs évènements :
Baikasai, Beer Garden, Zuiki Matsuri, Kimono Garden...et leur style de danse bien sûr.


Enfin, je t'envie d'avoir participé à une Beer Garden !! ;) J'espère avoir cette occasion un jour (ou à la Baikasai, le Kitano Odori...). Tu n'as pas pris de photos de ce jour ? Est-ce que tu te
souviens des noms de la maiko & geiko avec qui vous avez discutées ? Je suis très curieuse je sais :). J'étais choquée quand j'i appris qu'Ichimame partait, c'était ma préférée (et la plus
belle) ! :(


Autre chose : c'est vrai que contrairement aux idées reçues les geikos doivent avoir du caractère et sont tout sauf des femmes soumises aux caprices des hommes. Et de toute manière un client
averti ne se risquerait pas à les rabaisser. A la rigueur ce sont les maikos qui sont vues comme d'adorables poupées car on les considère comme des enfants mais quand elles deviennent geiko,
elles sont alors adultes et donc leur rapport avec les clients change. On dit que les seules femmes capables de tenir tête ou d'avoir un débat, bref de parler à d'égal à égal avec un
important/puissant homme japonais sont les geishas ! Et ce n'est pas si étonnant quand on étudie ce monde.


Une dernière chose : aujourd'hui une nouvelle maiko a fait ses débuts à Kamishichiken, elle se nomme Umesaya, il y a maintenant 9 maikos à Kamishichiken dont 5 de la même okiya ! (avec Umehisa,
Umeraku, Umechiho & Umeyae) : http://www.flickr.com/photos/michaelchandler/4929370952/



Zazen Rouge 27/08/2010 10:51



Merci pour ce commentaire qui confirme le prestige de la profession des geiko. Je suis ravie d'apprendre que Kamishichiken accueille une nouvelle maiko! Ce quartier mérite
vraiment d'avoir de nouvelles recrues (qu'il saura rendre talentueuses), et Umesaya est un nom adorable. L'ambiance de Kitano Tenman-gû me manque beaucoup.


Quant aux noms des artistes qui ont discuté avec nous, je ne l'ai pas inscrit ici par pudeur, mais l'une a un nom en relation avec les pêches, et l'autre en porte un que l'on a parfois
orthographié avec un "z" sur Flickr, si cela peut aider... ;)