Le Livre du Thé - Kakuzô Okakura (3/3)

Publié le par Zazen Rouge

Petite annonce à l'attention des amoureux d'art nippon: ce mercredi 7 septembre aura lieu à la Maison de la Culture du Japon une conférence intitulée "Histoire de la représentation des oeuvres de la littérature classique dans la peinture japonaise". A bon entendeur, salut! Et tout de suite, voici la troisième et dernière partie de mon commentaire sur "Le Livre du Thé". Ouf!

Okakura-Kakuzo 0132Le saviez-vous? Le Pavillon d'Argent possède son propre bâtiment pour la cérémonie du thé, il se nomme le Tôgu-dô.


Le chanoyu ou comment apprécier l'art

Kakuzô Okakura nous livre une citation du maître de thé, paysagiste et artiste Kobori Enshû (1579 – 1647): « Approchez une grande œuvre comme vous approcheriez un grand prince ». Je me rappelle avoir été une fois réprimandée par une des mes aînées du club de cérémonie du thé parce que je manipulais les objets sans leur accorder la moindre valeur. « Julia-san, faites attention à ne pas heurter les objets entre eux. Ce bol est très vieux, il a été créé bien avant votre naissance et c'est une chance qu'il soit parvenu jusqu'à nous. » Honteuse, je me suis jurée de prendre mieux en compte l'importance de ces accessoires aux allures modestes. Mais c'est loin d'être une chose aisée lorsque l'on est habitué à traiter les objets d'un point de vue de consommateur de masse. Okakura nous remémore que dans les bols, les cuillères à thé, les boîtes laquées sont dissimulés les amours et les craintes des maîtres artisans qui les ont conçus. Afin de tirer un enseignement de leurs intentions, il est vital d'étudier avec soin ces accessoires.

Okakura-Kakuzo 2392Accessoires d'une cérémonie de type ryûrei (où l'hôte est assis)

Je répugne à employer ce terme « d'accessoire » alors que le choix d'un récipient d'eau pure ou d'un vase est révélateur sur le goût de l'hôte et de ses pensées à l'égard de ses invités. En vérité, le respect de l'invité passe par celui des objets. Qu'ils constatent que les bols s'entrechoquent, qu'un couvercle en porcelaine manque de tomber, ou que le plat à gâteau abîme les tatamis parce qu'il n'est pas porté correctement et les invités se sentiront mal à l'aise. Quel ne sera pas leur ravissement au contraire s'ils remarquent que la calligraphie affichée dans l'alcôve d'honneur est celle qu'ils avaient offerte quelques années auparavant. La grâce d'une personne maniant les objets avec douceur est tout à fait reposante. Okakura narre de jolies anecdotes sur l'amour des hommes de thé pour l'art, comme celle de ce samouraï qui choisit de protéger un rouleau peint d'un incendie en le cachant dans ses propres entrailles.

Okakura-Kakuzo 9619Un mizusashi (水指 - récipient à eau pure), aussi connu sous le nom de "Punaise, je vais tout renverser sur le tatami!"

Un autre principe de l'esthétique du thé est celui rattaché au Zen que toute chose est imparfaite. C'est en laissant l'imagination travailler et compléter ce que l'on voit que l'on peut saisir l'idée de perfection. Il est donc indiqué pour les accessoires de chanoyu d'être irréguliers, austères et sans prétention. Oui ces bols recroquevillés avec leur émail disparate ont été réalisés intentionnellement dans un but esthétique, et croyez-moi, ils sont beaucoup moins faciles à faire qu'ils n'en ont l'air! Et l'on peut se demander comment une petite cuillère à thé peut avoir une personnalité, et pourtant, avec la pratique, on apprend à discerner de multiples détails et points d'appréciation. Sa courbure permet-elle de ramasser beaucoup de thé ou de doser plus finement la quantité de poudre? Est-elle très formelle, en ivoire, ou plus intimiste en bambou? L'auteur du « Livre du Thé » nous incite à rechercher l'individualité qui vit dans les œuvres plutôt que de les collectionner aveuglément. Il n'est d'ailleurs pas tendre avec l'exhibitionnisme occidental.

SeppoLe bol "Seppo" réalisé par Hon'ami Kôetsu tire sa valeur du fait qu'il a été réparé! 

Peuh, j'aurais pu le faire moi-même. Le casser malencontreusement je veux dire...

« Que de fois nous sommes nous trouvés assis à dîner, forcés de contempler, non sans inquiétude pour notre digestion, les figurations de l'abondance dont il est de mode d'orner les murs de salles à manger! Pourquoi ces tableaux de chasse et de sport, ces fruits et ces poissons sculptés? Pourquoi cet étalage d'argenterie de famille, qui nous rappelle ceux qui ont dîné à cette table et qui sont morts? »

 

Dites le avec des fleurs

Épouser la Voie du Thé, c'est s'initier à d'autres formes d'art. Plus on pratique le chanoyu, plus on affectionne les céramiques et l'artisanat japonais. On développe des connaissances en architecture, on s'improvise calligraphe, on s'essaye au kimono... Et l'on devient particulièrement sensible à la poésie des saisons. L'arrangement floral dans la cérémonie du thé (茶花 – chabana) – différent de l'ikebana – fait partie des choses auxquelles un hôte doit s'intéresser. Kakuzô Okakura y dédie un très beau chapitre. Il souligne le processus de sélection des fleurs par le maître de thé et comment celui-ci ne coupe que ce qui est nécessaire. Les feuilles sont jointes à la fleur car elles expriment la vie. Et l'ensemble est placé dans l'alcôve d'honneur (床の間 – tokonoma) où il sera salué par les invités.

Okakura-Kakuzo 1834Bien! Une seule fleur et ses feuilles. Mais on privilégiera le bourgeon de camélia, plus suggestif, à la fleur éclose.

Dans le respect de la sobriété du chanoyu, on évite les fleurs trop ostentatoires. On leur préfère d'ailleurs de simples bourgeons symbolisant l'arrivée proche du printemps. Les hôtes tendent à favoriser un nombre impair de feuilles dans un souci esthétique d'irrégularité. Avant la cérémonie, fleurs et feuilles sont aspergées de gouttelettes d'eau évoquant la rosée. Elles suggèrent l'impermanence des choses et nous donnent à réfléchir quant à la vanité de notre existence. On dit souvent que les fleurs doivent être dans le vase telles qu'elles sont dans les champs. Ce qui signifie entre autres que l'on doit composer avec la nature même des fleurs plutôt que de les forcer à prendre les formes que l'on désire.

Okakura-Kakuzo 0727Pas bien! On avait dit "des fleurs telles qu'elles poussent dans les champs"!

 Okakura relate un récit connu sur le grand maître de thé Sen no Rikyû (1522 – 1591) mais qui n'en reste pas moins émouvant. La rumeur voulait que Rikyû ait un jardin orné d'une multitude de volubilis (朝顔 – asagao, « visage du matin »), fleurs encore peu répandues dans le Japon de l'époque. Le shôgun Hideyoshi Toyotomi - alors maître militaire du pays - lui fit part de son désir de voir ces raretés. Rikyû lui propose donc une séance de thé matinale. Arrivé sur les lieux, Hideyoshi est plongé dans une profonde fureur. Dans le jardin, nulle trace des volubilis! Le shôgun se précipite dans la salle de thé pour extorquer des explications à son hôte. Tout à coup, ses yeux se posent sur l'alcôve sacrée. Dans le vase, une seule fleur de volubilis. « La reine de tout le jardin! »

Okakura-Kakuzo 8472Voilààà! C'est beaucoup mieux!

Je ne peux que vous conseiller chaudement la lecture du blog de Sweet Persimmon si vous souhaitez vous initier à l'esprit du thé. Et si ces apologues vous parlent, allez prestement lire l'histoire de la mort de Rikyû dans le dernier chapitre du « Livre du Thé ». Vous serez envahis d'un sentiment de profond respect. Une conclusion idéale à ce brillant traité!

« Aujourd’hui, et ce sur toute la planète, l’industrialisme rend le véritable raffinement toujours plus inaccessible. Jamais l’homme n’a eu autant besoin de la chambre de thé! »

 

Publié dans Littérature Zazen

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asiemutée 05/09/2011 11:01



Voila un petit ouvrage que je feuillette très souvent : pour l'esprit du thé, mais aussi pour tout ce qui l'entoure !