Ma vie de geisha - Mineko Iwasaki

Publié le par Zazen Rouge

J'ai eu le plaisir au début de l'été de recevoir dans ma boîte aux lettres la version anglophone de l'autobiographie de Mineko Iwasaki. La geisha écrivaine a gagné en célébrité après qu'Arthur Golden ait mentionné son nom dans les remerciements de ses mémoires d'une « Geisha ». Ses dissensions avec l'auteur américain sont aujourd'hui bien connues des amateurs du monde des fleurs et des saules! Arthur Golden a malencontreusement provoqué l'ire de la geisha en commettant deux impairs:

  1. Son roman a causé des méprises sur l'univers des geishas dues à certaines descriptions fantasmées, et parfois en introduisant des éléments fictifs (le sujet du commerce du sexe chez les geishas a relancé une polémique sur des conceptions occidentales erronées).

  2. Il a lié le nom de Mineko Iwasaki à son livre en expliquant que ses conversations avec cette dernière l'avaient fortement inspiré dans son travail. La geisha a affirmé avoir souhaité l'anonymat, et ne pas vouloir être associée à des propos qu'elle jugeait proches de la calomnie.

« Ma vie de geisha » aurait donc été motivé par une volonté de rétablir la vérité. On ressent également un fort désir de Mineko de clarifier des doutes qui pourraient la concerner personnellement. Indépendamment des partis pris de l'auteur, le livre est un témoignage précieux sur le métier de geisha tel que vu par un membre de la profession. Il n'existe à ma connaissance que peu d'œuvres de ce type. Citons surtout le très complet « Geisha » de l'anthropologue américaine Liza Dalby (qui a eu le privilège d'accompagner les geishas de Pontochô à Kyôto pendant plusieurs mois dans le cadre de ses recherches), « Mon journal de geisha » par Komomo, geiko du district de Miyagawachô (Kyôto), et « Mémoires d'une geisha » écrit par Yuki Inoue d'après le témoignage d'une geisha de la ville de Kanazawa.

geisha a lifeLa couverture américaine de "Ma vie de geisha"

La geisha la plus populaire de son temps

Dès le premier chapitre, on comprend que Mineko Iwasaki, née Masako Tanaka, ne sera pas un être ordinaire. Elle est issue du côté de son père d'une vieille lignée d'aristocrates, et de sa mère d'une famille de riches pirates devenus plus tard apothicaires. Sa grand-mère maternelle n'approuvera jamais cette mésalliance, allant jusqu'à poursuivre la mère de Mineko à travers le salon avec une lance (長刀 - naginata)! Dès son plus tendre âge, Mineko bénéficie de l'influence d'un environnement aisé et cultivé. Sa grâce ne passe pas inaperçue auprès de Madame Ôima, propriétaire d'une okiya (置屋 - maison de geishas) dans le quartier traditionnel de Gion à Kyôto. Il faut dire que la vieille femme, qui emploie déjà deux sœurs aînées de Mineko, recherche désespérément une fille digne de lui succéder à la tête de la maison de geishas. Mineko n'a que trois ans lorsqu'elle est pressentie pour devenir l'héritière (跡取り - atotori) de la lignée Iwasaki.

Mineko enfantMineko à l'âge de sept ans (Gion, 1956)

Elle ne décevra pas sa mère adoptive. D'un naturel zélé, elle deviendra la maiko la plus demandée de sa génération. Rappelons qu'une maiko (舞妓 – « enfant de la danse ») est une apprentie geisha (ce stade, qui dure en règle générale cinq ans, est une spécificité de la ville de Kyôto), et que l'on utilise surtout le terme geiko (芸子 - « enfant des arts ») pour désigner une geisha kyôtoïte. J'ai évoqué dans un autre billet les différents stades de l'apprentissage caractéristique des geishas de Kyôto. Les aspirantes maiko sont placées sous l'égide d'une « sœur aînée » (お姉さん – o-neesan), une geiko plus experte qu'elles et qui guidera leurs premiers pas au travail. Leur nom d'artiste est souvent dérivé de celui de leur « sœur aînée », ou de leur maison de geishas. La sororité est officiellement liée par un rituel du nom de san-san-kudo (三々九度) (. Il s'agit d'un échange de coupes de saké entre deux personnes destinées à être unies, notamment les jeunes mariés. La « grande sœur » de Mineko, Yaeko, se trouvait être sa sœur de sang.

Mineko-Iwasaki 3082De nos jours à Gion: les maiko Sakiko et Kyôka, suivies de shikomi (apprenties maiko)

Les apprenties maiko sont pour quelque temps affiliées à une maison de thé particulière (見習い茶屋 – minarai-jaya) où elles participeront à des banquets en tant qu'observatrices. Mineko raconte ainsi son embarras lorsqu'un client lui intime de danser et qu'elle réalise après concertation avec la geiko censée l'accompagner au chant qu'elle ne connait que le répertoire des danses des apprenties et non celui des maiko. Cet épisode est révélateur de la hiérarchie immuable du monde des saules et des fleurs que Mineko Iwasaki ne cessera de dénoncer. Elle passe toutefois avec brio son dernier examen et devient maiko à l'âge de quinze ans. Dès lors, elle sera la geisha la plus demandée de son temps pendant les six ans de sa carrière de maiko et sa première année en temps que geiko. Un bureau indépendant (検番 – kenban) est responsable du calcul des honoraires de chaque maiko et geiko en fonction du nombre de banquets qu'elles ont visité et du temps qu'elles y ont passé. Il est ainsi possible de connaître l'artiste qui a généré le plus de revenus à l'année. Ce classement existe encore aujourd'hui, au moins dans les districts de Gion Kôbu et Miyagawa-chô à Kyôto.

Mineko-Iwasaki 0117A Gion, la maiko Katsumi sourit avec gentillesse à l'objectif de mon frangin.

Au cours de sa vie, Mineko divertira des invités prestigieux tels que le prix Nobel de physique Hideki Yukawa, Gerald Ford et Henry Kissinger. Elle entretiendra même pendant plusieurs années une liaison avec la star Shintarô Katsu (connu pour avoir joué le masseur aveugle Zatôichi dans de nombreux films). Elle ne se laissera jamais impressionner par la stature de ses clients. Elle raconte par exemple avoir été outrée par le comportement de la reine Elizabeth II (qui avait refusé de toucher aux mets japonais qu'on lui avait préparés) et avoir minaudé auprès du Duc d'Édimbourg. Le couple royal aurait fait chambre à part ce soir là! Une autre fois, le Prince Charles appose son autographe sur son éventail de danse. Mineko jettera l'objet, le pensant « ruiné ». Dans une autre anecdote, elle évite d'une manière habile un moment de gène à Aldo Gucci en lui demandant de signer un kimono qu'il avait rendu irrécupérable en renversant de la sauce dessus. Pourtant, la geiko choisit de se retirer à vingt-neuf ans, apogée de sa carrière, en affirmant ne plus supporter le conservatisme de la communauté des geishas de Gion. Son départ sera suivi de celui de soixante-dix autres geiko, sans pour autant entraîner de changement satisfaisant aux yeux de l'auteur.

MinekoMineko lors de son erikae

« Pride above all »

« Le samouraï ne trahit aucune faiblesse, même lorsqu'il meurt de faim. La fierté avant tout. » Mineko prendra très à cœur cet adage enseigné par son père. Parfois un peu trop. Elle affirme avoir travaillé d'arrache-pied pendant des années, ne dormant que quelques heures par nuit, assistant à autant de banquets que faire se peut, quittant parfois une fête cinq minutes après être arrivée pour en rejoindre une autre... Ses yeux seraient restés ouverts la seule fois où elle s'est endormie par mégarde. Sa fascination pour la danse l'a menée à répéter avec acharnement, à être toujours la première présente en cours, à pratiquer inlassablement les mouvements jusqu'à atteindre la perfection. Difficile de déterminer avec exactitude le degré de véracité de ses propos, mais il est certain que parvenir au rang de geiko la plus populaire de son époque a dû demander à Mineko une somme de travail surhumaine.

Mineko-Iwasaki 3073Dur dur de passer inaperçue pour la maiko Fumino!

Non contente d'être incroyablement sévère vis-à-vis d'elle-même, l'auteur est de surcroit impitoyable envers ses compagnes. En premier lieu avec sa sœur aîné Yaeko. Contrairement à Mineko, Yaeko n'a pas été consultée avant d'être remise à la maison de geishas et entretiendra à jamais une vive rancœur à l'égard de leurs parents biologiques. Ceci la poussera à agir de façon inconsidérée avec sa jeune sœur. L'amertume de Mineko est elle aussi tangible: elle ne cesse de décrire son aînée comme une incarnation du mal et de l'échec. Elle avoue également avoir eu rapidement conscience de sa supériorité sur ses consœurs. Ce sentiment l'amène un jour à vilipender ses compagnes danseuses sans même réaliser que c'était elle qui était à l'origine d'un faux pas. Le ton extrêmement confiant – presque hautain – de l'autobiographie a de quoi surprendre les lecteurs accoutumés aux politesses japonaises. Hélas, cette froideur limite l'empathie que l'on éprouve pour l'auteur quand elle décrit sa solitude dans l'adversité des consœurs jalouses. Et pourtant, ses tourments sont dignes de ceux subis par l'héroïne d'Arthur Golden: dénigrements, humiliations publiques, aiguilles dissimulées dans la traîne rembourrée d'un kimono...

Mineko-Iwasaki 0521Affiche pour l'édition 2010 de Miyako Odori, les danses de printemps

Lors de rares passages, Mineko retrouve un côté plus humain. Il faut lire le chapitre truculent dans lequel elle raconte comment elle entreprend d'aller vivre seule dans un appartement. Habituée à tout mettre sur le compte de l'okiya quand elle faisait ses courses, elle n'a aucune notion de l'argent. Son premier réflexe est de dépenser un billet de 10 000 yens (aujourd'hui l'équivalent de 85 euros) pour payer un radis et quelques carottes. Et quelle n'est pas son irritation quand elle découvre que le riz qu'elle a commandé avec son nouvel autocuiseur n'est pas dans l'appareil! Ce n'est qu'après avoir houspillé le livreur qu'elle apprendra qu'il faut prélever le riz dans le sac et le mettre soi-même dans le récipient.

Mineko-Iwasaki 3025Une okiya à Gion Kôbu, home sweet home des geiko et maiko de la maison Nishimura.

Karyûkai: l'envers du décor

L'aspect du livre qui m'a le plus particulièrement intéressée est qu'il nous donne à découvrir les acteurs cachés du monde des saules et des fleurs. On prête en effet essentiellement attention aux geishas, mais il se trouve que leur univers est organisé méticuleusement par divers intervenants jouant un rôle crucial dans la vie de la communauté. Il s'agit bien sûr en premier des o-kaasan (お母さん), substituts de mères et maîtresses de maisons de geishas qui prennent soin du moindre détail, des rendez-vous avec les clients jusqu'aux tenues de leurs travailleuses. Mineko en dresse un portrait attendrissant malgré la sévérité que l'on attribue à de tels personnages. On rencontre ensuite les patrons et patronnes de maisons de thé qui permettent aux clients de louer leurs salles afin de rencontrer les geiko, et veillent à ce que ces dernières arrivent à l'heure. Mineko parle aussi de son amitié avec son maître-habilleur de la maison Suehiroya, qui la connaissait si bien que lui seul était capable d'arranger son kimono de sorte à ce qu'une de ses vertèbres, qui s'était déplacée, ne la fasse pas souffrir. Les habilleurs (男衆 – otokoshi) font partie des rares hommes admis à l'intérieur des maisons de geishas, dont ils deviennent souvent les confidents.

SuehiroyaMineko devenue geiko et son habilleur Suehiroya

Mineko a choisi de faire de la danse son art de prédilection. Maiko et geiko de Gion Kôbu sont formées selon le style traditionnel dit « kyômai » (京舞) par l'école de danse Inoue, fondée vers 1800 par une courtisane du nom de Sato Inoue qui enseignait les danses de la Cour au palais impérial auprès des aristocrates de la famille Konoe. L'héritière de cette école porte le nom de Yachiyo Inoue. Mineko suivait les lessons de Yachiyo Inoue IV (1905 – 2004), trésor national vivant du Japon. On la suit dans les coulisses de la prestigieuse école Yasaka Nyokôba Gakuen. Cet établissement créé en 1872 enseigne à toutes les geishas du district de Gion Kôbu les arts traditionnels tels que la danse, le shamisen, le chant ou encore la cérémonie du thé. Mineko et ses compagnes n'étaient jamais à l'abri d'un « O-tome! » (「お止め!」- « Assez! »), un ordre indiscutable de Yachiyo Inoue signifiant un renvoi immédiat de la classe de danse, renvoi qui ne pouvait être annulé qu'après une présentation d'excuses faite en personne par l'o-kaasan responsable de l'élève fautive, et qui servait parfois à donner un coup d'aiguillon aux apprenties les plus douées. A vrai dire, cet impressionnant bout de femme qu'était Yachiyo Inoue IV mériterait tout un billet consacré à sa personne!

 

Yachiyo Inoue IV dansant "Naginata Yashima"

L'auteur a eu la bonne idée d'écrire son autobiographie en partenariat avec la traductrice américaine Rande Brown. Il en résulte que tout le vocabulaire technique est soit traduit, soit expliqué de façon à ce que les lecteurs peu familiers de la culture japonaise ne boudent pas le livre. Un regret toutefois: Mineko Iwasaki répète vigoureusement qu'une geisha fait le commerce de son art, et non celui de son corps. Elle n'évoque malheureusement que très peu les ambiguïtés historiques à l'origine de la confusion entre geishas et prostituées, si bien que l'on a du mal à accorder pleine confiance à ses dires. Pour une couverture plus complète du sujet, on préfèrera la lecture de « Geisha » par Liza Dalby.   

Mineko-Iwasaki 6548Les maiko Mametomi, Mamefusa et Mamesaku paient une visite de courtoisie à Yachiyo Inoue lors de la cérémonie dite de Kotohajime.

Publié dans Littérature Zazen

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Valérie@EnvieVoyages 17/03/2015 05:41

Ton article m'a donné envie de découvrir les deux livres dont tu parles.
J'ai vu au cinéma "mémoire d'une geisha" et j'avais adoré. J'ai envie de me renseigner plus sur leurs vies, coutumes, ... Je pense que ces livres sont un bon point de départ avant un voyage vers le Japon et Kyoto principalement.