都をどり - Miyako Odori

Publié le par Zazen Rouge

"Encore un article sur les danses de maiko!" J'entends les voix mécontentes s'élever... Milles excuses, mais il vous faudra prendre votre mal en patience le temps de deux articles encore. En place donc pour la 138ème édition de  Miyako Odori, la plus célèbre des danses annuelles de maiko et geiko. Et c'est en effet du grand spectacle; on a même répondu aux attentes du public en traduisant une partie du programme en anglais. Les touristes étrangers sont d'ailleurs au rendez-vous, notamment nos compatriotes français qui râlent déjà sur leurs sièges V.I.P. Au fond on se serre par paquets de dix sur des espaces tatami mais au moins on s'amuse bien. Notons que même avec des places à moitié prix la vue n'est pas trop mauvaise.

 

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La scène du théâtre de Gion Kôbu

 

Mais que dis-je, la vue ne pourrait nous déplaire: les rideaux se sont levés pour faire place à une trentaine de danseuses vêtues de kimonos bleus ciels à longues manches. Passez votre chemin si vous êtes allergiques aux fleurs de cerisier! Elles sont omniprésentes: dans les motifs peints sur la soie, dans les kanzashi ( 簪 - quelle horreur cet idéogramme! Je voulais dire, "ornements pour cheveux"), sur les accessoires de danse, sur les branches maniées par les mains délicates des artistes... Le temps du prologue, Okiuta ( 置歌), les différences maiko/geiko sont effacées. Les geiko, qui portent habituellement la perruque, ont rendu visite à leur coiffeur et retrouvé une coupe réminiscente de celle des maiko. La danse, propre à Kyôto, est nommé conséquemment kyômai ( 京舞). Elle relève précisément du style de l'école Inoue, dont l'héritière est aujourd'hui Yachiyo Inoue V. Le chant annonce les pièces suivantes, qui rappeleront l'enchaînement des saisons. Il faut savoir que les chants, danses et costumes sont recréés chaque année. Les furisode ( 振袖 - kimonos à longues manches) bleus de la première pièce ressemblent à ceux des années précédentes mais si l'on regarde un peu mieux, on s'aperçoit que les motifs diffèrent subtilement et sont coordonnés à la mode de leur époque!

 

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Les costumes du prologue: "Miyako Odori ha yo-iya-sa-!" ( 「都をどりはヨーイヤサー!」)

 

La seconde danse, Matsuo-taisha hatsumôde ( 松尾大社初詣) a pour décor le grand sanctuaire shintô Matsuo-taisha, qui se trouve situé à l'est de Kyôto, non loin de la zone d'Arashiyama (jolie à toutes les saisons). L'Est est paraît-il la direction d'où viendra la chance cette année. C'est en tout cas ce qu'affirme l'onmyôdô ( 陰陽道), doctrine ésotérique dont auront déjà entendu parler mes lecteurs férus de mangas. Il convenait donc de venir prier à ce sanctuaire chanceux cette année. C'est ce que font les protagonistes de cette scène, portant avec elles des branches de prunier (une fleur associée rappelons-le à l'hiver, mais annonçant la venue proche du printemps). Rappelons également que hatsumôde ( 初詣), la première visite de l'année au temple, est un évènement important de la vie des Japonais. On en appelle à la clémence des dieux pour l'année à venir et on profite de la bonne humeur communicative de ses voisins en buvant de l'amazake, un saké sucré et peu alcoolisé. En parlant de saké, Matsuo-taisha est connu pour le sien fait avec l'eau délicieuse de sa source.

 

Kazunomiya Gionsha-san est une danse résolument tragique. Enfin tragique, c'est vite dit, ce n'est jamais un drame que de s'absorber dans la contemplation des kimonos d'aristocrates. L'héroïne de cette histoire est la princesse Kazunomiya (1846 - 1977). Replaçons les choses dans leur contexte: cela fait plusieurs siècles que le shogunat (gouvernement militaire au pouvoir de 1192 à 1867) et les partisans de l'empereur s'opposent. L'arrivée du commodore américain Matthew Perry en 1853 contraint le Japon à s'ouvrir au reste du monde, et un peu plus tard l'empereur est replacé au pouvoir. Afin d'appaiser les tensions politiques, on décide de marier Kazunomiya, soeur de l'empereur Kômei, au shogun Iemochi Tokugawa. La danse décrivait le départ de Kazunomiya de Kyôto pour Edo (l'actuelle Tôkyô). La princesse, si digne dans ses robes écarlates, montre sa détermination:

 

「惜しまじな

君と民とのためならば

身は武蔵野の

露と消ゆとも」

 

"Oshimaji na

Kimi to tami to no tame naraba

Mi ha Musashino no

Tsuyu to kiyu tomo"

 

"Non je ne regretterai rien

Si c'est pour le bien de mon frère et celui de mon peuple,

Même si je dois m'évaporer

Telle la rosée de Musashino"

 

Oh comme l'on ressent sa peine pourtant! A l'époque déjà, envoyer un Kyôtoïte à Edo - si loin de la civilisation! - était le pire supplice qu'on puisse lui faire souffrir. (Aux Tôkyôïtes qui me lisent: navrée, je n'ai pas pu résister, on m'avait tendu la perche. Vous pouvez me lapider à coups de tôfu). De nombreuses anecdotes existent autour de la vie de Kazunomiya et je regrette de ne pas avoir trouvé de source fiable en français sur le Net.  Vous pouvez néanmoins aller jeter un oeil sur ce site en anglais qui relate le voyage de la princesse vers Edo. Kazunomiya, habile poétesse et contributrice à la tradition des poupées japonaises, apparaît dans le drama Atsuhime (je précise que je ne l'ai pas regardé) et dans Jidai Matsuri, la Fête des Âges (je précise que je l'ai regardée).

 

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La princesse Kazunomiya fait ses adieux à Kyôto

 

Voici la quatrième danse, Kamogawa tôrô nagashi ( 鴨川燈籠流). Elle aussi se déroule à la fin de l'ère Edo (l'ère Edo commence vers 1600 pour se finir en 1868), durant la fin du shogunat, une période connue sous le nom de bakumatsu ( 幕末). Pourquoi ces pièces parlent-elles du bakumatsu? Tous les ans, la chaîne japonaise NHK produit un long drama historique. Cette année ce drama a pour héros Ryôma Sakamoto (1835 - 1867), qui a joué un rôle important dans le renversement du shogunat. Si vous êtes au Japon cette année, encore plus à Kyôto où se trouve sa tombe (dans laquelle il doit d'ailleurs se retourner), vous n'échapperez pas aux produits dérivés Ryôma: biscuits Ryôma, straps pour portable Ryôma, éventails Ryôma... Les palmes d'or reviennent aux préservatifs Ryôma, amoureusement appelés "Otoko no jishin" ( 男の自信 - La sûreté de l'homme), et à ce restaurant décrivant un de ses plats: "Il se peut que Ryôma en ait mangé!".

 

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Les protagonistes font flotter des lanternes en l'honneur des victimes de l'affaire Ikedaya

 

La danse ne faisait pas appel à une geiko déguisée en Ryôma - dieu merci! - mais traitait d'un autre incident survenu à la fin du shogunat. L'affaire Ikedaya fait référence à l'altercation qui eut lieu en juin 1864 à l'auberge Ikedaya à Kyôto entre des membres des Ishin Shishi (une force s'opposant au shogun) et le Shinsengumi (une milice soutenant le shogun). La même année, à l'occasion d'O-bon ( お盆 - la fête des morts), les survivants se réunirent et mirent à flots des lanternes sur la rivière Kamo en hommage à leurs compagnons décédés. C'était ce passage qui était dansé par les maiko et geiko. On pouvait même voir dans le décor l'idéogramme "dai" ( 大 - grand) allumé traditionnellement tous les 16 août pour la fête du Daimonji. L'auberge Ikedaya a disparu depuis longtemps, mais les Japonais, qui sont décidément très forts pour faire revivre l'Histoire, y ont ouvert à la place... une izakaya ( 居酒屋 - restaurant où l'on peut boire avec ses amis) aux couleurs du Shinsengumi!

 

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L'idéogramme dai (grand) allumé sur la montagne au dessus de chez moi le soir du Daimonji

 

La pièce suivante, Shôjô ( 猩々), était inspirée du théâtre Noh. Les shôjô sont une variété de lutins issus de contes chinois. Au début de la danse, un jeune homme du nom de Kôfû - interprété par une geiko enjouée - rêve qu'il deviendra riche en vendant des boissons alcoolisées (j'en connais d'autres tiens!). Quelques temps plus tard, alors que son commerce prospère, il fait la rencontre dans les marais de trois shôjô aux crinières hirsutes. Les lutins entreprennent de se bourrer la... de s'enivrer joyeusement. Leur danse est hilarante! Maintenant qu'ils sont d'humeur joviale, les shôjô font présent à Kôfû d'une jarre de saké magique qui ne se vide jamais. La morale de cette histoire est qu'en tant que non buveuse je trouve les Japonais bien indulgents envers les amateurs d'alcool! Nous sommes dans un pays qui a inventé les mots 飲みニケーション (nominication, du verbe nomu/boire et de communication: la communication par l'alcool) et アルハラ (aruhara - harassement par l'alcool).

 

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"Allons, puisons le saké [...], dansons la danse des shôjo!"

 

Parce que tout ceci manquait de momiji (feuilles d'érables rouges), nous passons à une danse automnale intitulée Shûshoku Fushimi Gokônomiya ( 秋色伏見御香宮). Revoilà les maiko et geiko en kimonos bleus. Elles font à présent virevolter de légers foulards et des branches couvertes de feuilles rouges. L'automne est une bien belle saison!

 

Septième danse: Ichiriki-tei no yuki no yoi ( 一力亭雪宵), "Une nuit neigeuse au restaurant Ichiriki". J'avais déjà mentionné le restaurant Ichiriki-tei dans un article précédent. Parlons-en un peu mieux. Le Ichiriki est un établissement prestigieux situé sur le coin de la rue Hanamikôji dans le quartier traditionnel de Gion. On dit qu'il est extrêmement difficile d'y entrer, d'une part en raison de ses prix, d'autre part parce qu'on n'y entre pas sans introduction. C'est la maison de thé qui accueille le plus de maiko et geiko à Kyôto. Le rêve de tout "maiko stalker" qui se respecte (pour autant que nous autres paparazzi de maiko puissions nous respecter). Le Ichiriki figure même dans la légende des quarante-sept rônin, dont je vous parlais plus tôt. A la fin du shogunat, Isami Kondô, membre du Shinsengumi, s'y est rendu. Le programme de Miyako Odori nous garantit: "He must have increased his loyalty to the Shogunate after visiting the place related to the Chushingura story" ("Sa loyauté envers le shogunat a dû être renforcée après qu'il ait visité ce lieu lié à l'histoire des quarante-sept rônin"). Danse parfaite des geiko et maiko dans un décor modelé d'après l'intérieur du Ichiriki-tei. La neige tombe doucement derrière les portes coulissantes.

(Note n°1: Laura, sors ton shamisen, cette dernière phrase était digne de Gion Kouta)

(Note n°2: En cherchant une vidéo de Gion Kouta, j'ai été choquée de découvrir cette version chantée par le programme informatique de synthèse vocale Hatsune Miku!)

 

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A l'intérieur du Ichiriki-tei

 

Enfin le moment tant attendu (c'est faux, les danses de maiko étant malheureusement courtes, on a plutôt tendance à souhaiter qu'elles ne se finissent pas): le final, Heian-jingû sakura mankai ( 平安神宮桜満開)! Oui, c'est aussi le titre d'un de mes albums photos sur un vilain site dont je ne citerai pas le nom. Heian-jingû est un sanctuaire shintô réputé pour son jardin magnifique à toutes les saisons. En avril il est à voir pour ses superbes cerisiers pleureurs. Je vous laisse le soin d'imaginer cette scène interprétée par toutes les maiko et geiko de Gion Kôbu...

 

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Les cerisiers de Heian-jingû sont en fleurs!

Publié dans Zazen Geisha

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