Rencontre avec le maître chaudronnier Ônishi Seiwemon (1/2)

Publié le par Zazen Rouge

L'équipe de Shikoku Muchûjin et le personnel de la Fondation Chûjô ne se sont décidément pas moqués de nous au cours de notre voyage dans la préfecture de Kagawa en novembre dernier. Retour sur un des nombreux exemples de leur générosité avec cette invitation à une cérémonie du thé en compagnie du grand maître chaudronnier Ônishi Seiwemon XVI.

 

Les Ônishi, prestigieuse famille d'artisans

Si notre sortie aux sources d'eau chaude a été annulée pour cause de programme trop chargé, il serait fort malvenu de s'en plaindre, car Chûjô-sensei nous a à la place conviés à une rencontre animée par l'héritier de la très renommée famille Ônishi, fabricants de bouilloires en fonte pour le thé. Notre hôte porte le titre d'Ônishi Seiwemon XVI, puisque les grandes lignées d'artistes et d'artisans japonais (tels les acteurs de kabuki) se transmettent un unique nom d'héritier en héritier. Il était venu spécialement de Kyôto avec son matériel pour la réunion de thé annuelle de la Fondation Chûjô.

Kamashi 0110Taoka-sensei, Nicolas et Thierry devant l'entrée de la Fondation Chûjô

Un élément qui renforce encore l'aura de la famille Ônishi est qu'elle est liée au grand maître de thé Sen no Rikyû (1522 – 1591). Rikyû n'est pas le premier a avoir pratiqué la cérémonie du thé au Japon, mais si un nom doit être associé au développement du chanoyu, c'est bien le sien. Il est à l'origine d'un style dépouillé et d'évolutions novatrices chez les artisans. Mais c'était aussi un homme influent, confident du chef militaire et leader du pays Toyotomi Hideyoshi. Les descendants de Rikyû furent les fondateurs des trois grandes écoles dites « Senke » (千家 – littéralement, « de la famille des Sen », c'est à dire les écoles Omote-senke, Ura-senke et Mushanokôji-senke) aujourd'hui incontournables dans le paysage du thé japonais.

Sen no Rikyu JPNSen no Rikyû par le peintre Hasegawa Tôhaku (1539 - 1610) (source: Wikimedia Commons)

On compte aujourd'hui dix familles d'artisans traditionnels qui gravitent depuis des générations autour des écoles Senke. Elles sont surnommées « les dix familles d'artisans de la maison des Sen » (千家十職 – Senke jisshoku) et comptent le potier et fabricant de bols Raku Kichizaemon, le maître laqueur Nakamura Sôtetsu, le menuisier Komazawa Risai, le fabricant de pochettes Tsuchida Yûko, le fabricant de paravents et de rouleaux à suspendre Okumura Kichibei, le laqueur Hiki Ikkan, le spécialiste du bambou Kuroda Shôgen, le forgeron Nakagawa Jôeki, le potier Eiraku Zengorô et notre maître chaudronnier (釜師 - kamashi) Ônishi Seiwemon. Ce dernier administre également le musée Ônishi Seiwemon qui a vu le jour à Kyôto en 1998. Comme il contient un atelier, vous pouvez y voir les artisans à l’œuvre si vous le visitez au bon moment.

Kamashi 2821Les bloggueurs du Shikoku Chanoyu Tour en compagnie d'Ônishi Seiwemon XVI (crédits: Chûjô-sensei)

 

Séance de thé épais : la sobriété de Rikyû

Nous avons pris part à une première séance de thé épais (濃茶席 – koicha-seki). Nous faisons connaissance avec les autres invités dans la salle d'attente (待合 – machiai) et décidons de l'ordre dans lequel nous prendrons place. Après maints échanges de politesse, nous convenons d'un commun accord que l'invité d'honneur (正客 – shôkyaku), celui qui s'assoira le plus près de l'hôte et sera servi en premier, sera une habituée de la fondation, une dame âgée vénérable dans son kimono sombre. Nous apprécions nos pâtisseries, des kinton (金団 – gâteaux faits d'une concrétion de filaments de pâte de haricots sucrée, similaires aux chrysanthèmes que nous avons confectionnées chez Sanyûdô) aux couleurs des feuilles d'érable rouges. Puis direction l'étroite cabane à thé au fond du jardin !

Kamashi 4267Kinton de la pâtisserie kyôtoïte Suetomi: de l'automne plein les papilles! (crédits: Chûjô-sensei)

Cette séance de thé se déroule dans une ambiance solennelle et intime. Nous nous refrénons d'ailleurs pour une fois de mitrailler les protagonistes de photos. Silence attentif tandis que les invités se font passer le bol de thé épais dans lequel ils boivent tour à tour. Certaines écoles demandent à l'hôte de créer une certaine tension (緊張感 - kinchôkan) entre lui et ses invités pour accentuer le degré de formalité. N'oublions pas au passage que la salle de thé était à l'origine un lieu de rencontre pour les seigneurs de guerre où l'on pouvait mutuellement jauger l'autre et tenter de discerner ses desseins. Maître Ônishi, malgré sa jeunesse, inspire le plus grand respect alors qu'il assure avec des gestes posés la procédure de préparation du thé. Il appartient à l'école Omote-senke, ce qui m'intéresse hautement vu que je n'ai jamais vu d'autre procédure pour le thé épais que celle d'Ura-senke. Une différence notoire : le style Omote veut que le thé soit entièrement introduit dans le bol avec la cuillère en bambou, alors qu'Ura réclame que l'on vide la boîte à thé au dessus du bol après y avoir déposé quelques cuillères.

Kamashi 4126Maître Ônishi préparant le thé épais (crédits: Chûjô-sensei)

Du côté des objets, c'est une exposition digne d'un musée d'art. Voici une liste des incroyables œuvres que nous avons pu admirer – et toucher ! - au cours de cette réunion autour d'un thé épais :

  • Kakemono (掛け物 – calligraphie suspendue dans l'alcôve sacrée) : « Kumo idete dôchû akiraka nari » (「雲出洞中明」) par le prêtre Tenyû du temple Daitoku-ji. Il signifie « Quand les nuages se retirent, la caverne est illuminée ». Cette phrase, qui n'est pas sans rappeler la fameuse caverne de Platon, fait allusion à l'illumination qui survient lorsque les troubles d'ordre spirituel sont vaincus.

  • Hanaire (花入れ – vase) : vase en bronze à ouverture dite « d'agrume Kansu » (唐銅柑子口 – karakane kansu-guchi) fabriqué par Jôgen (1689 – 1762), le sixième héritier de la famille Ônishi.

  • Kôgô (香合 – porte-encens) : porcelaine de style carrée, dont la forme rappelle les pinceaux d'Arima dans lesquels étaient cachée une petite figurine (呉須有馬筆 – Gosu Arima-fude).

  • Kama (釜 – bouilloire) : bouilloire « grêlée » (car sa surface est couverte de bosses rappelant la forme des grêlons) à petite ouverture (霰乙御前 – arare otogoze). Je reviendrai sur ce magnifique objet plus tard.

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    Inspection de la bouilloire à thé (crédits: Chûjô-sensei)

  • Mizusashi (水指 – récipient à eau pure) : poterie de type Shigaraki créée par le maître de thé Kyûkyûsai (1840 – 1917). Il s'agit d'un accessoire précieux qui porte un nom, celui de « Matsu no To » (松乃戸).

  • Cha-ire (茶入 – boîte à thé épais) : céramique de type Seto portant le nom de « Kanazuchi » (金槌 - « Le Marteau »).

  • Shifuku (仕覆 – poche en tissu contenant la boîte à thé épais) : brocart d'origine chinoise (唐物錦 – karamono nishiki) à motif dit « ichigo-gire » (いちご裂). Encore un bel accessoire ancien que nous prenons plaisir à souiller de nos doigts... « On associe le tissu de la pochette à l'ancienneté de la boîte à thé épais, ce qui rend les choses difficiles si la boîte en question est très vieille, nous confie Monsieur Ônishi. Il existe encore quelques villages perdus en Indonésie et dans le reste de l'Asie du Sud-Est où des artisans conservent de vieux tissus et des méthodes traditionnelles ».

  • Chashaku (茶杓 – cuillère à thé) : un petit bijou du nom de « Yokikana » (善哉 – que l'on peut aussi lire « Zenzai »), une expression employée pour complimenter l'interlocuteur et lui souhaiter le plus grand bien. Elle est l'oeuvre du petit-fils de Rikyû, Genpaku Sôtan (1578 – 1658), un mentor pour tous les gens de thé. Quelle émotion en saisissant entre mes doigts tremblants cette très fine cuillère joliment incurvée !

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    L'invité d'honneur admire la cuillère à thé (crédits: Chûjô-sensei)

  • Kensui (建水 – récipient pour l'eau usée) : curieux récipient de bronze (唐銅 – karakane) étroit et profond, en forme de « protection de pointe de lance » (槍の鞘 – yari no saya).

  • Chawan (茶碗 – bol à thé) : bol noir de céramique du genre Kuro-oribe.

  • Kae-jawan (替茶碗 – second bol) : bol aux tons blancs de type Shino.  


Publié dans Shikoku Muchujin

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kuate raoul 03/07/2016 00:59

C'est vraiment très excitant d'en savoir plus.

kuate raoul 03/07/2016 00:59

C'est vraiment très excitant d'en savoir plus.

海子 Okasan 29/12/2011 15:10


Bonjour Julia.


Vous savez quoi? Je suis émue de la lecture que je viens de faire.


Je ressens votre émotion, perceptible à différents moments de votre aventure.


Votre texte, me transporte ailleurs, un peu là où vous vous trouviez.


Grâce à vous, j'ai vu ce que je ne verrai peut-être jamais.


Un vrai rite favorable à l'intériorité.


Merci beaucoup.

Zazen Rouge 07/01/2012 07:01



Merci beaucoup à vous de lire mes billets malgré leur longueur! Je ne suis on ne peut plus heureuse de pouvoir retransmettre mes aventures :) Je suis certaine que vous pourrez vous aussi prendre
part à de telles expériences. Si on entretient la passion, la chance finit toujours par nous sourire ;) Et les Japonais sont souvent à l'affût pour nous faire vivre des choses extraordinaires!


 


Je vous encourage vivement à présenter votre blog à la prochaine édition de Shikoku Muchûjin! J'aimerais beaucoup vous "voir" pérégriner à Shikoku en compagnie de la fine équipe de Mme Ozaki :)