Shamisen et danse traditionnelle (1/2)

Publié le par Zazen Rouge

Je viens de remettre la main sur des notes que j'avais prises à la Maison de la Culture du Japon pendant l'exposé de Tamotsu Watanabe sur « La musique de shamisen et la danse traditionnelle japonaise ». Comme le discours du conférencier faisait office d'introduction efficace au monde de l'instrument à trois cordes, je me permets de vous en faire ici le compte-rendu. Ce billet étant déjà truffé de termes en japonais, j'ai pris la liberté de le diviser en deux pour le rendre un tantinet plus lisible. 

UtamaroUne belle jouant du shamisen, sujet de prédilection du peintre Kitagawa Utamaro (1753 - 1806)

Commençons déjà par constater que la salle de conférences de la MCJ est d'un grand confort! Et que l'interprète qui accompagnait le speaker ce samedi 4 juin fournissait un travail d'un justesse remarquable (je m'excuse de ne pas avoir retenu son nom!). Mais qui est donc ce Monsieur Watanabe au juste? Il s'agit d'un grand critique de théâtre traditionnel que vous avez peut-être déjà vu invité sur les plateaux des émissions culturelles de la chaîne publique NHK. Si son sujet de prédilection est le kabuki (歌舞伎 – théâtre épique japonais), Tamotsu Watanabe est aussi un spécialiste du Noh (能 – forme classique de théâtre chanté) et du théâtre de marionnettes (人形浄瑠璃 – ningyô jôruri, aussi connu sous le nom de 文楽 – bunraku). En personne, c'est un bonhomme sympathique plein d'humour et de modestie!

Shamisen 7662Une salle tout confort! Et des conférences géniales souvent gratuites! Que demande le peuple?

Le shamisen (三味線 – luth à trois cordes) est originaire de Chine, où il portait un nom que les Japonais traduisent par sangen (三絃 - « trois cordes »). Au XVIème siècle, l'instrument arrive à Okinawa où il évolue en jahisen (蛇皮線 – luth en peau de serpent) ou sanshin (三線). Cet ancêtre du shamisen sera introduit dans les terres nippones vers 1562 via les ports de Sakai non loin d'Osaka et de Hakata sur l'île de Kyûshû. Le plus vieux shamisen retrouvé au Japon porte le nom de « Yodo ». Il doit sa fabrication aux ordres du shôgun Hideyoshi Toyotomi (1536 – 1598) et à un artisan kyôtoïte. Bien qu'il ait été initialement un instrument chinois, le shamisen a été transformé par les Japonais pour parvenir à la forme sous laquelle on le connaît aujourd'hui. Ce processus n'est pas singulier: combien de symboles du Pays du Soleil Levant sont nés en Chine avant d'être introduits au Japon? De fait, kimonos, idéogrammes et cérémonie du thé sont apparus au sein de l'Empire du Milieu et ont été repris et mis à l'honneur par les habitants de l'archipel pendant des siècles, prenant ainsi une saveur typiquement japonaise. "Peut-être n'y a-t-il que le Mont Fuji qui soit complètement japonais depuis sa naissance!" s'exclame Mr Watanabe. Pour ce qui est du shamisen contemporain, il est utilisé aussi bien dans le théâtre que dans des groupes de metal! Mais Tamotsu Watanabe a choisi ce jour là de nous parler de la musique classique et de sa relation avec la danse et les arts scéniques traditionnels.

 

Les fonctions initiales de la musique de shamisen

Mr Watanabe identifie deux fonctions originelles de la musique jouée au shamisen. La première est l'accompagnement de chants lyriques (歌い物 - utaimono). Ce sont essentiellement des chants décrivant des émotions ou des atmosphères. Parmi cette catégorie de chants, on distingue entre autres:

  • Le nagauta (長唄): signifiant « chant long », il s'est développé au XVIème siècle. C'est un genre poétique que l'on entendait les pièces de kabuki et de Noh, et accompagne la danse classique japonaise (日本舞踊 – nihon buyô). Dans le nagauta, le shamisen est souvent épaulé de flûtes en bambou et des trois types de tambours que l'on retrouve dans le théâtre Noh.

     


     
    "Musume Dojôji", une pièce de nagauta classique.

     

  • Le ko-uta (小唄): le « chant court », joué sur un shamisen fin et léger, est le genre par excellence des geishas. Ces dernières le jouent en position traditionnelle, agenouillées sur les tatamis, jambes repliées sous les cuisses, pendant que leurs compagnes dansent sur ce chant élégant. Le morceau le plus connu est sans doute « Gion ko-uta ».

     

     


     
    Les maiko Toshiteru et Miyofuku dansent le très célèbre "Gion Ko-uta"

     

  • Le jiuta (地歌): le « chant régional » a connu son apogée à l'ère Edo (1603 – 1868) dans les quartiers de plaisirs. Il traduit des émotions telles que l'amour, le ressentiment ou la solitude. Mais il a aussi pour thèmes des préoccupations bien japonaises comme la saisonnalité et le passage du temps.

     

     


     
    La danseuse Umeka Umemoto interprète le morceau de jiuta-mai "Yuki"

     

  • Le hauta (端唄): un genre de chanson courte (seulement quelques minutes) populaire du milieu à la fin de l'ère Edo, il était apprécié des gens du peuple.

     

     


     
    Harue Momoyama chante le hauta "Ume ha saita ka", "Les pruniers sont-ils en fleurs?"

     

 

La deuxième fonction initiale de la musique de shamisen est, selon Mr Watanabe, l'accompagnement de chants épiques (語り物 - katarimono). Ces derniers trouvent leur origine dans les récits de moines aveugles qui narraient les affrontements historiques entre le clan des Genji et celui des Heike. Quelques genres caractéristiques:

  • Le jôruri (浄瑠璃): cette forme de musique s'appuie sur la narration d'un chanteur, le tayû (太夫). Elle est née au cours de l'époque Muromachi (1336 – 1573), puis a commencé à servir d'accompagnement au théâtre de poupées pendant l'ère Edo. L'accent est mis sur les paroles, qui décrivent parfois de manière épique les gestes effectués sur scène. Les trois styles évoqués ci-dessous sont des sous-catégories de jôruri.

     

     


     
    "Keisei Awa no Naruto", une pièce de théâtre de poupées (ningyô jôruri)

     

  • Le tokiwazu (常磐津): utilisé dans le théâtre kabuki, le tokiwazu accompagne les scènes de danse et l'apparition des musiciens. Sa création est l'œuvre du chanteur Tokiwazu Mojidayû pendant l'ère Edo, et s'inspire d'une forme musicale nommée le bungo-bushi. Son rythme et sa mélodie sont assez légers et concourent à une harmonie entre les paroles et les parties chantées.

     

     


     
    Dans ce tokiwazu intitulé "Mitsu kamen komori", Miki Kurokawa danse le rôle de trois personnages différents. 

     

  • Le gidayû (義太夫): originaire de la région du Kansai, le gidayû est d'abord associé au théâtre de poupées, puis au kabuki. Le chanteur de l'ère Edo Takemoto Gidayû en est le père, tandis que le dramaturge Chikamatsu Monzaemon a contribué au développement des textes. Lorsqu'il s'agit de théâtres de marionnettes, le chanteur doit à la fois conter l'histoire, l'ambiance et les émotions présentes, ainsi qu'endosser les paroles de tous les personnages, ce qui en fait un genre difficile à maîtriser.

     

     


     
    Etant peu satisfaite de la qualité des vidéos de gidayû trouvées sur Internet, j'ai choisi de vous présenter ce gidayû un peu inhabituel car interprété par des femmes! Il s'agit de "Ise Ondo Koi no Netaba" chanté par Koshikô Takemoto et joué par Kanya Tsuruzawa.

     

  • Le kiyomoto (清元): cette musique rattachée aux pièces de kabuki est connue pour ses tons subtils et délicats. Son fondateur est le chanteur Kiyomoto Endayû. Les mots, souvent emprunts de tristesse, sont récités avec une voix qui peut être très aiguë. C'est un style qui accorde beaucoup d'importance à la mélodie, idéal pour les scènes d'amour.

     

     

    Cette danse de kabuki, "Yasuna", illustre le genre kiyomoto. Un jeune homme serre contre lui le kimono de sa bien-aimée décédée et court à travers les champs pour la retrouver.

     


 

 

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Séb 14/09/2011 15:44



Dans le genre intrument traditionnel j'aime bien aussi le Shakuhachi (flûte) ... voir accompagné de Shamisen ...aaaa quel repos 



Zazen Rouge 15/09/2011 00:43



Le shakuhachi, si reposant