Shamisen et danse traditionnelle (2/2)

Publié le par Zazen Rouge

Les lieux qui ont défini les formes du shamisen

 Selon Tamotsu Watanabe, le shamisen a été amené à des évolutions diverses en fonction des lieux dans lesquels il était utilisé. Il distingue deux types de lieux et cite en premier les théâtres. Le genre théâtral a connu un développement particulier au cours de l'ère Edo (1603 – 1868) avec la création du kabuki et la mise en place de spectacles de marionnettes sophistiqués (ningyô jôruri). Les premiers spectacles de kabuki créés par la danseuse Izumo-no-Okuni ne comportaient pas de shamisen. Mais après son introduction dans l'archipel au XVIème siècle, l'usage du luth à trois cordes s'est rapidement répandu. Les théâtres de l'époque Edo attiraient de nombreux bourgeois et habitués des quartiers des plaisirs. Certaines scènes de kabuki pouvaient accueillir près de mille personnes! Il fallait donc employer de grands shamisen avec une bonne capacité de résonance, voire des ensembles d'instruments.

Utagawa KuniyoshiDes matous mélomanes par Kuniyoshi Utagawa (1798 - 1861)

Les shamisen que l'on trouvait dans les quartiers des plaisirs avaient une morphologie bien différente. Destinés à accompagner les danses des prostituées et des courtisanes (遊女 – yûjo), ils étaient étaient plus fins et plus légers que leurs cousins des théâtres car on en jouait dans des espaces restreints. La salle de danse par excellence était une pièce au sol couvert de tatamis et éclairée à l'aide de chandelles. Ces petits shamisen étaient souvent cantonnés aux quartiers réservés, ainsi nommés car le gouvernement militaire en définissait les limites. Vous avez peut-être entendu parler du quartier de Yoshiwara à Edo, de Shimabara à Kyôto ou encore de celui de Shinmachi à Osaka. Tous avaient reçu une licence administrative autorisant le commerce des plaisirs en leur sein. Il arrivait parfois que des courtisanes jouent du shamisen dans des rues extérieures aux quartiers réservés. Il s'agissait alors d'activités promotionnelles pour convaincre le chaland de venir voir les danses des prostituées.

Isoda Koryusai"Courtisane jouant du shamisen" par Isoda Koryûsai (1735 - 1790)


Le shamisen et la danse jiuta-mai

Le jiuta-mai (地唄舞) est une forme de danse traditionnelle qui trouve sa source dans les danses d'intérieur qui avaient lieu pendant l'époque Edo dans le Kansai. Il était pratiqué essentiellement dans des pièces à tatamis (座敷 – zashiki) et adjoint de chansons populaires, les jiuta que j'ai mentionnés dans la première partie de ce billet. Comme le souligne Mr Watanabe, le shamisen est à la base un instrument d'accompagnement; il n'arrive pratiquement jamais que l'on apprécie sa musique seule. Le shamisen va de pair avec le chant. C'est pourquoi les paroles sont d'une importance extrême pour le danseur. Dans le jiuta-mai, ce dernier doit d'abord essayer de coller aux paroles. Certaines expressions sont dans la littérature japonaise les métaphores d'un concept plus vaste. Par exemple la lune vague (朧月 – oborozuki), la fleur d'iris (菖蒲 – ayame) et l'obscurité (闇 – yami) sont des mots qui, lorsque réunis ensemble, symbolisent l'amour (恋 – koi). Dans le morceau « Yashima », une référence est faite au moine Saigyô. Le spectateur lettré se souviendra de son célèbre poème sur la lune (« Puisse le ciel/Me faire mourir au printemps/Sous les fleurs de cerisier/Au deuxième mois/Quand la lune est pleine ») et ne sera pas surpris que le nom de l'astre blafard soit chanté quelques vers plus bas.

KanzakiEn Kanzaki donnait une représentation de jiuta-mai à la MCJP ce soir-là avec le joueur de shamisen Seikin Tomiyama.

(Photographie par Shunji Ôkura)

Mais un danseur habile doit aussi savoir se détacher des paroles. Pour Mr Watanabe, un artiste qui ne fait que décrire les phrases proférées par le chanteur n'est pas très intéressant. Il prend l'exemple d'un mouvement: l'évocation de la lune par le danseur qui la montre du doigt. Si celui-ci parvient à suggérer la lune au bout de son doigt, c'est un bon premier pas, mais cela pose problème. Car en effet, si le spectateur arrive à imaginer cette lune fictive dans l'espace désigné par l'artiste, alors il ne regarde plus le corps de l'interprète, et son attention finit par se perdre ailleurs. Un grand danseur, lui, fera mieux. Non seulement il parviendra à évoquer la lune au dessus de la tête du spectateur, mais en plus il suggérera le reflet des rayons lunaires sur son visage à lui, ramenant ainsi l'attention du spectateur sur sa personne!

 

 


 

"Neya no Ôgi", un morceau de jiuta-mai dansé par Yoshimura Kio

 

Dialogues entre le shamisen et la danse classique

En plus de l'exemple du jiuta-mai, Mr Watanabe a présenté aux auditeurs plusieurs enregistrements complétant ses propos. Le premier était l'extrait d'un chant nagauta. « Musume Dôjôji » conte l'histoire assez effroyable d'une jeune femme, Kiyo-hime, qui tombe amoureuse du prêtre Anchin. Ne parvenant pas à obtenir les faveurs de l'éphèbe, la haine finit par la changer en énorme serpent. Anchin se réfugie tant bien que mal au temple Dôjô-ji. Mais le démon le poursuit avec furie et le force à se réfugier sous la grande cloche du lieu saint. Qu'importe! Kiyo-hime enroule sept fois son corps écailleux autour de la cloche et déverse ses flammes sur le métal, brûlant vif son bien-aimé avant de se consumer elle-même. Amis lecteurs, ne jouez-pas avec le cœur d'une demoiselle japonaise! Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Bien des années plus tard, les prêtres du Dôjô-ji admirent avec satisfaction la nouvelle cloche que vient de recevoir le temple. Une danseuse ambulante répondant au nom de Hanako décide d'effectuer quelques pas en l'honneur de l'objet. Au fil de ses mouvements, les prêtres se rendent compte que quelque chose cloche (grands dieux, pardonnez-moi ce vilain jeu de mot!). La belle dégage une aura singulière, d'ailleurs, la voici qui file se cacher sous la cloche! C'est un gigantesque serpent qui en ressort, et qui du haut de la cloche, regarde les prêtres avec un sourire cruel.

Toriyama SekienToriyama Sekien (1712 - 1788) n'est pas tendre avec Kiyo-hime...

« Tâchez de vous concentrer sur le joueur de shamisenet non sur le danseur, nous a mis en garde le conférencier, je sais que cela sera difficile! ». Difficile, un bel euphémisme! Tous les yeux de la salle étaient rivés sur l'acteur de kabuki et danseur Utaemon VI. S'il est difficile pour les novices comme moi d'apprécier pleinement la dextérité d'un musicien, il nous est plus aisé de constater la grâce d'un danseur et la façon dont ses mouvements épousent la mélodie. Et Utaemon VI était un artiste doué, la fleur des onnagata(女形 – acteur masculin interprétant un rôle féminin). Mr Watanabe le connaissait bien et nous a révélé que l'artiste était atteint de poliomyélite, ce qui le contraignait à marcher en claudiquant. Et pourtant sur scène, quelle élégance! Quelle grâce parfaite! Une créature divine dansant parmi les hommes.

 

 

A défaut de vous montrer Utaemon VI, voici un autre grand onnagata, Bandô Tamasaburô V dans le rôle de Hanako

Le deuxième extrait commenté par Tamotsu Watanabe était celui d'une pièce de bunraku (théâtre de marionnettes), et plus précisément un passage de gidayû. « Dômyô-ji » a pour thème un épisode de la vie de Sugawara no Michizane (845 – 903). Michizane était à l'époque le Ministre de la Droite au palais impérial. Il devait être victime d'une intrigue fomentée par le Ministre de la Gauche, un membre de l'éminent clan des Fujiwara. Accusé d'avoir comploté pour s'emparer du pouvoir, il est exilé sur l'île de Kyûshû où il mourra sans revoir la capitale. C'est alors qu'une série de calamités s'abat sur le Japon. Les courtisans, persuadés qu'il s'agit de l'œuvre de l'esprit courroucé de Michizane, déifient le lettré (que l'on connait mieux comme Tenjin, dieu des études) et lui font bâtir un sanctuaire à Kyôto, le Kitano Tenman-gû. La pièce met en scène le départ de Michizane pour Kyûshû et ses adieux à sa fille adoptive Kariya-hime.

Kitano Tenjin Engi EmakiL'exil de Michizane, selon le rouleau peint "Kitano Tenjin engi emaki" (1219)

On voit là toute les subtilités du travail du shamisen. Il lui faut à la fois traduire la présence de Michizane en tant qu'homme, décrire l'espace qui l'entoure, et signifier l'aspect divin du personnage. Le tout en fournissant un accompagnement musical à l'action! A un moment, le chant s'interrompt pour laisser le shamisenjouer seul. Le musicien frappe de son plectre la première corde de l'instrument avec force. On appelle cette façon de jouer « tataki-shamisen » (叩き三味線). Il sert ici à souligner un moment dramatique. Michizane est contraint à se séparer de sa fille Kariya-hime, incapable de poser les yeux sur elle. Il sait que sur cette Terre, les adieux peuvent aussi bien être provisoires qu'éternels.

Kuniyoshi

Michizane se détournant de Kariya-hime, alias les acteurs de kabuki Onoe Kikugorô et Iwai Kumesaburô, vus par Kuniyoshi Utagawa

Tamotsu Watanabe nous a ainsi entretenus avec passion du shamisen. Celui-ci demande une grande force d'esprit et tout un travail de respiration. Une anecdote veut qu'un maître musicien soit mort d'une attaque après avoir retenu son souffle trop longtemps. En nous faisant écouter un vieil enregistrement au grain savoureux, Mr Watanabe nous a confié: « Quand on est étudiant à l'université, chacun trouve ses petites méthodes pour se concentrer, pour se réconforter, pour se créer une bulle à côté des difficultés de la vie. Moi c'était la musique de shamisen. C'est devenu ma drogue! ».

 

 

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