Shikoku Muchûjin et le théâtre populaire japonais

Publié le par Zazen Rouge

Un peu tard – mais cela ne vous étonne plus de ma part - la suite de mon rapport sur l’événement jardin japonais au Jardin d'Acclimatation. Il manquait à ma description un pan essentiel, qui explique ma présence prolongée en ces lieux. J'avais en effet réservé une semaine afin de prêter main forte à Mie Ozaki, la présidente de l'association Shikoku Muchûjin, grâce à laquelle j'ai pu repartir au Japon en novembre dernier. Cette mère de famille de la préfecture de Kagawa investit chaque année des sommes colossales de temps et d'argent pour promouvoir le tourisme à Shikoku auprès du public français. Je remercie par ailleurs immensément mes compagnes et compagnons bénévoles de l'Inalco et de Sciences Po, qui ont permis de faire de notre stand une réussite en dépit du froid !

Acclimatation 0666Notre Présidente Ozaki-san, accompagnée d'Ingrid, précieuse membre de son "Bijo Gundan" ("Gang des Jolies Filles"!), ainsi que du charmant acteur Momotarô Yamaguchi

 

Le stand Shikoku Muchûjin

Mais qu'avions-nous à proposer, me demanderez-vous ? La moitié de notre devanture était consacrée aux traditions de l'île de Shikoku : carnets de sceaux pour le pèlerinage des 88 temples, sandales confectionnées par un grand-père japonais, dessins et poèmes calligraphiés, mizuhiki (水引 – fils délicats de papier coloré que l'on utilise pour décorer les enveloppes ou pour créer des sculptures élaborées), petits personnages en crêpe de soie (ちりめん – chirimen), objets autour de la thématique des nouilles de blé udon, spécialités de Kagawa...

Acclimatation 0707Grues, pins, phénix et bambous, symboles propitiatoires en fils de papier mizuhiki

L'autre partie du stand a fait la joie des enfants : figurines de personnages de dessins animés populaires, autocollants Hello Kitty, gadgets Pokémon et accessoires Dragon Ball à des prix cassés (ce qui nous a même valu des achats de la part de clients... japonais!). Les visiteurs du Jardin d'Acclimatation se sont également montrés très réceptifs à notre atelier de dessin et de calligraphie de prénoms sur éventails ronds (団扇 – uchiwa). Il faut savoir que le Jardin d'Acclimatation attire logiquement les familles plutôt que les amateurs d'art japonais. Gros pincement de cœur lorsque nous avons vu des artisans d'objets de luxe repartir chez eux à Okinawa avec plus de la moitié de leur stock...

Acclimatation 0658Un stand bien tenu par nos compagnes de l'Inalco!

Les fonds récoltés par l'association serviront bien entendu à soutenir le gros projet de Mme Ozaki : les Shikoku Tours. Cela fait trois ans que Shikoku Muchûjin permet à une poignée de blogueurs français de partir tous frais payés au Japon et de prendre part pendant deux semaines à un séjour thématique sur l'île de Shikoku. Les éditions précédentes ont porté sur le pèlerinage des 88 temples, sur le festival d'art de Setouchi, la cérémonie du thé et les bonsaïs. S'il est encore un peu tôt pour dévoiler le thème du prochain volet des Shikoku Tours, je gage qu'à l'allure que prennent les choses il ne pourra qu'être passionnant ! J'ai parlé de fonds récoltés, mais n'allez guère penser que Shikoku Muchûjin poursuit des buts lucratifs. Ils permettent en vérité tout juste à Mme Ozaki de faire le voyage, et la manœuvre vise essentiellement à promouvoir Shikoku et ses charmes. Lorsque l'association expose dans des conventions, c'est à chaque fois en frisant le déficit car les frais imposés aux exposants ne sont pas maigres pour une ONG comme celle-ci. Nous saluons donc l'initiative de la Mairie de Paris, qui avait généreusement invité les exposants japonais du Jardin d'Acclimatation.

Acclimatation 0703Ces jours pluvieux nous auront permis de nous initier au pliage des escargots en papier

 

大衆演劇 – Taishû engeki : Le théâtre populaire japonais

Du côté des activités proposées sur scène, impossible pour moi de ne pas mentionner la fantastique troupe Minami Family. Madame Ozaki, grâce à l'entremise du maître de conférences de l'Inalco Pascal Griolet, a pu faire venir à Paris le chef de troupe Eijirô Yamaguchi et son fils Momotarô, deux excellents représentants du théâtre populaire japonais (大衆演劇 – taishû engeki, « théâtre des masses »). Moins élitiste que le Nô ou le kabuki, le théâtre populaire mêle des éléments de ces formes de théâtre traditionnelles avec des séquences proches de la comédie musicale, de transformisme, des chorégraphies au sabre, parsemées de chants populaires dits enka (演歌). Celles qui se pâment devant le jeune Taichi Saotome reconnaîtront la vivacité du taishû engeki ! Ce théâtre qui se veut accessible à tous n'a pas d'ailleurs pas manqué d'enthousiasmer les familles venues visiter le jardin.

Acclimatation 0690Coups de bâton et transformisme, 200% d'action avec Momotarô-san!

Devant la foule, le chef de troupe (座長 – zachô) Eijirô Yamaguchi s'est livré à une démonstration de maquillage. En quelques instants, le voici la face blanche comme neige, les yeux et la bouche soulignés d'épais traits vermillons. Ce maquillage du nom de kumadori (隈取) est emprunté à la tradition du kabuki : des marques rouges indiquent que le personnage est un héros ou un défenseur de la justice, noires elles trahissent les vilains (悪党 – akutô), et bleues les êtres surnaturels ou les divinités. Eijirô-san se pare d'une perruque blanche hirsute dont les mèches tombent jusqu'à ses pieds, et c'est parti pour une danse endiablée aux accents rock ! Il évoque ensuite d'autres techniques empruntées au kabuki, comme celle du hayagawari(早替り - « changement rapide »). Celle-ci consiste pour l'acteur à changer de costume en un clin d’œil sans quitter la scène. Nous avons pu nous ébahir devant une variante de ce tour de force dite hikinuki (引抜) : des fils invisibles au public maintiennent en place la couche supérieure du costume. Lorsque l'acteur les défait, cette couche tombe et révèle en dessous une toute nouvelle tenue !

Acclimatation 0686Eijirô-san n'a pas besoin de passer une demi-heure devant son miroir pour se maquiller...

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Cette perruque dite "à la mode du lion chinois" me laissera toujour rêveuse

Le fils et successeur d'Eijirô, Momotarô, n'est pas en reste. S'il joue sans peine les rôles de beaux garçons bâton au poing, il excelle aussi dans des atours de courtisane. Contrairement aux règles traditionnelles du Nô et du kabuki, le théâtre populaire admet sur scène aussi bien les femmes que les hommes, même si ces derniers restent souvent les stars du spectacle et que l'on ne voit pas vraiment de femmes tenir des rôles masculins (il faudra pour cela s'intéresser à un autre genre théâtral, celui représenté par la revue féminine Takarazuka). Les rôles féminins tenus par des hommes se nomment o-yama (お山) et laissent rarement leur public indifférent. Il suffisait de voir les réactions aux clins d’œils aguicheurs jetés par Momotarô minaudant dans son kimono de geisha, petit cœur en strass collé sur la joue gauche ! Si certains costumes se composent de kimonos traditionnels, d'autres n'hésitent pas à prendre des libertés sur les matières, faisant parfois référence à la culture populaire des mangas dans les tenues et les coiffures.

Acclimatation 0685Quelle aguicheuse ce Momotarô!

Vous pouvez voir quelques extraits des numéros de la Minami Family à Paris sur cette page, suivis d'une conférence sur le théâtre populaire donnée en japonais par le professeur Pascal Griolet. Les représentations de théâtre populaire japonais en France demeurent une rare exception. Espérons les voir à l'avenir fleurir sur nos scènes ! Dans un autre registre, pour ceux que les arts scéniques et les costumes nippons intéressent, je vous recommande une visite à l'exposition « Kabuki, costumes du théâtre japonais » à la Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent. Un peu courte (seulement trois salles), mais les costumes sont de la plus grande magnificence...

Publié dans Shikoku Muchujin

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Ricco 20/06/2012 22:52