Weekend Nô au Théâtre Kongô

Publié le par Zazen Rouge

Les élèves de l'école Kongô de théâtre Nô prennent d'admirables initiatives. Les 13 et 14 juin dernier, ils organisaient deux journées entières de représentations gratuites à l'occasion du cinquantième anniversaire des performances du maître Michishige Udaka. Au programme: shimai ( 仕舞 - extraits dansés), concerts récitatifs et pièces célèbres du répertoire Nô. Fait notable: parmi les rôles principaux, on comptait plusieurs femmes (chose que je n'avais encore jamais vue en dehors de cercles amateurs) et des étrangers. Je pensais que la langue était un sérieux obstacle à l'apprentissage du Nô, mais tous les comédiens ont fourni une performance remarquable. Car le Nô accorde une importance cruciale au chant, et celui-ci est constitué de paroles en japonais ancien que même un ressortissant du Pays du Soleil Levant serait parfois en peine de vous traduire. Dans l'idée, c'est un peu comme si nous jouions des pièces en latin. Je me souviens d'un sujet du Bac de français en 2005 où il s'agissait de disserter sur un extrait de "Le Théâtre et son double" dans lequel Antonin Artaud citait le théâtre balinais. La question, passionnante mais quelque peu prétentieuse (les concepteurs avaient apparemment oublié qu'ils s'adressaient à des élèves de première qui n'avaient pas nécessairement eu la chance d'être confrontés à tous les genres du théâtre asiatique et européen), était: "Pensez vous que le théâtre, en Occident, soit uniquement un "théâtre de la parole", comme le déplore Antonin Artaud?" Et bien le Nô pourrait alimenter une telle discussion pendant des heures.

 

Kongo-No 2697

"Makiginu": le porteur de rouleaux de soie (Diego Pellecchia), poète à ses heures perdues

 

Difficile de comprendre quelque chose à l'action sans avoir lu au préalable le programme. La danse est en effet stylisée à l'extrême, les décors sont pratiquement inexistants, et les accessoires sont réduits à un nombre minimal. On comprend alors que le Nô puisse rebuter. Le chant hallucinatoire couplé au son stridant de la flûte aura eu raison de plus d'un spectateur. Et quand Gad Elmaleh nous raconte comment il se rend à des spectacles en langue étrangère de six heures sans entracte dans le seul but d'apprécier sa cigarette, on lui conseillerait bien d'essayer le Nô. Cela veut-il dire qu'il est inutile d'aller voir ce genre de pièce lorsqu'on ne comprend pas le japonais ancien? Absolument pas. Le Nô s'apprécie au début à petites doses, pour son ambiance. L'effet est immédiat chez moi: à peine les premiers "yo-hooo" ( 掛け声 - kakegoe, cris des musiciens rythmant la mélodie) retentissent-ils que je me retrouve propulsée dans une autre dimension. C'est l'expérience la plus proche que je puisse faire du divin, ou au moins de ce qui est Autre. Le Nô transcende toute temporalité. C'est un domaine dans lequel on perd ses références à quelque chose de connu. Dans sa "Chronique japonaise", Nicolas Bouvier conseille d'aller voir un spectacle (généralement long de cinq heures, avec une interruption de pantomime dite kyôgen) pour profiter de l'ambiance, de sortir et de revenir de temps en temps. C'est je crois un bon début, avant de commencer à apprécier le Nô pour ses côtés techniques.

 

Kongo-No 2692"Yuki": entrée de l'émissaire impérial (Hiroshi Murayama)

 

「雪」 - "Yuki"

 

Le Nô prend parfois pour thème les sujets les plus étranges. L'esprit d'un pin ou d'un saule peut devenir le héros d'une pièce, encore que les qualifier de "héros" puisse être abusif au vu du caractère passif de certaines scènes. Dans "Yuki", c'est la neige elle-même qui revêt l'habit de protagoniste central. Un prêtre bouddhiste en visite près d'Osaka est pris dans une tempête de neige. De peur de ne plus retrouver son chemin, il décide d'attendre le retour du beau temps. Ce faisant il remarque que les flocons qui tombent d'un arbre se mettent à prendre l'apparence d'une femme aux traits merveilleux, portant des robes immaculées. Celle-ci se met à danser gracieusement, et le moine lui demande alors qui elle est.

"J'ignore qui je suis. Je suis apparue naturellement, comme la neige qui tombe. Mais j'ai beau fondre au contact du sol, mes souvenirs du passé me rattachent indéfiniment à ce monde."

Elle explique que ses illusions, ses passions et son ignorance se sont amoncelées telles des couches de neige et l'empêchent de trouver le repos. L'esprit de la neige supplie le prêtre de lui enseigner la loi bouddhique. Elle atteint alors l'illumination et danse une dernière fois avant de disparaître à l'aube. "Yuki" appartient à la troisième catégorie de pièces de Nô: les pièces de femmes. Sous le shogounat des Tokugawa, un programme classique comprenait six types de pièces: une pièce prologue appelée "Okina", les pièces de dieux (première catégorie), celles de guerriers, celles de femmes, celles diverses (impliquant souvent des femmes sombrant dans la folie) et les pièces de fermeture (cinquième catégorie, mettant généralement en scène des démons). Le shite ( シテ - acteur principal) des pièces de femmes peut aussi être... un végétal!

 

Kongo-No 2668"Yuki": l'incarnation de la neige (Rebecca Teele)

 

「巻絹」 - "Makiginu"

 

Dans "Makiginu", on apprend que l'empereur a fait un rêve auspicieux et qu'il ordonne en conséquence l'offrande de mille rouleaux de soie aux trois grands sanctuaires de Kumano, dans l'actuelle préfecture de Wakayama. L'officier impérial chargé de la récolte des étoffes s'aperçoit que le responsable de Kyôto est en retard. On pourrait penser que l'homme s'est arrêté en route dans un bar ou un pachinko, mais je vous rappelle qu'il est de Kyôto et qu'il a donc des loisirs autrement plus distingués. Car notre ami a fait halte au sanctuaire du dieu Otonashi Tenjin et s'est senti obligé de composer un poème en l'honneur des fleurs de pruniers et de leur parfum délicat. L'officier, qui est décidément un béotien fini, ne supporte pas le manque de ponctualité du porteur de Kyôto et fait ligoter ce dernier à son arrivée. Heureusement pour notre malheureuse victime, le dieu Tenjin est un amateur de poésie. Il possède une prêtresse shintô ( 巫女 - miko) et entreprend de délivrer l'homme. Comme l'officier doute qu'un être grossier comme le porteur puisse être lettré, la miko ordonne à celui-ci de réciter le premier vers du poème qui lui a été adressé.

L'HOMME:

Mon coeur s'est ému et j'ai dit simplement:

"Sans bruit les fleurs de prunier sont écloses.

LA PRÊTRESSE:

Sans leur parfum qui le saurait?"

Qu'il ait composé cela, on n'en peut douter.

   

Traduction par G. Renondeau.

 

En complétant le poème, la prêtresse a prouvé qu'elle était bien habitée par un esprit divin. On fait donc relâcher le messager de Kyôto sur le champ. La miko, toujours possédée, réalise une danse sacrée ( 神楽 - kagura), bondit, se jette au sol sous les accords aigus de la flûte en énumérant les noms de saints bouddhistes (le Japon opère parfois une curieuse synthèse entre bouddhisme et shintoïsme; cette pièce en est un exemple flagrant). Enfin elle annonce que le dieu s'en est allé et quitte la scène en silence. "Makiginu" est un Nô de première catégorie, une pièce de dieux dans laquelle une divinité effectue une danse de bénédiction. 

 

Kongo-No 2715"Makiginu": la prêtresse possédée (Monique Arnaud)

 

「土蜘蛛」 - "Tsuchigumo"

 

"Tsuchigumo", c'est un peu le Michael Bay du Nô. De l'action, du spectaculaire, des combats épiques!  Raikô, héros légendaire connu aussi comme étant le personnage historique Minamoto-no-Yorimitsu (948 - 1021), est alité car il souffre d'un mal tenace. Sa servante Kochô lui apporte son traitement, mais la maladie ne fait qu'empirer. Alors que Kochô quitte la pièce, un mystérieux moine vient rendre visite à Raikô. Celui-ci pense bien que quelque chose ne tourne pas rond vu que le visage de l'homme lui est étranger. C'est lorsque le moine commence à citer les mots d'un poème ("Le comportement de l'araignée me dit que mon mari rentrera ce soir...") que Raikô réalise sa véritable identité. Le visiteur est un tsuchigumo, un démon araignée, qui enserre le héros dans ses toiles. Cette fois les toiles ne sont pas symboliques: elles jaillissent et drapent toute la scène, tandis que Raikô agite son épée Hizakirimaru ( 膝切丸 - "La Coupeuse de Genoux"). Celle-ci sera dorénavant connue sous le nom de Kumokirimaru ( 蜘蛛切丸 - "La Trancheuse d'Araignées"). Le seigneur parvient à blesser grièvement l'araignée qui s'enfuit sans demander son reste.

 

Kongo-No 2768 Un grand pouvoir implique de grandes responsabili... euh, le démon tsuchigumo (Sadato Kurotake) attaquant Raikô

 

Un acteur de pantomime kyôgen (on le reconnaît à ses chaussettes jaunes et non blanches comme celles des acteurs de Nô) nous résume la situation: Hitorimusha, un samouraï fidèle à Raikô, a décidé de poursuivre le monstre afin de s'en défaire à jamais. Il part accompagné de deux de ses hommes. En suivant les traces de sang laissées par le tsuchigumo, l'équipée parvient à une ancienne tombe, le repère de la bête. L'entrée est scellée par une toile de sinistre augure. Derrière les rêts, on aperçoit le démon se mouvoir. Il a repris son apparence originelle: faciès hideux, yeux dorés et crinière écarlate. Taïaut! Sus à l'ennemi! L'araignée se rue sur ses assaillants, tente de les piéger dans ses fils (ceux-ci vont même s'entortiller autour des pieds des spectateurs du premier rang). Mais Hitorimusha lui porte l'estocade finale dans la cacophonie des tambours et de la flûte. Pour la petite histoire, les tsuchigumo auraient été un peuple montagnard, et il se pourrait que la légende soit une version romancée d'évènements historiques, Raikô ayant exterminé de nombreux brigands dans la région. "Tsuchigumo" est un Nô de fermeture de cinquième catégorie, impliquant un démon.


Kongo-No 2783

Arachnophobie

 

Kongo-No 2786

Le sabre: le moyen le plus efficace de se débarasser des araignées

 

「猩々」 - "Shôjô"

 

J'avais déjà eu l'occasion de voir une interprétation de "Shôjô" par des geiko pendant Miyako Odori. La pièce reprend une légende chinoise narrant l'aventure de Gao-feng (Kôfu en japonais) qui, suivant les conseils de ses géniteurs, ouvre un magasin d'alcool (manifestement les parents de Kôfu ont une conception assez inhabituelle de la réussite sociale, mais j'en connais plus d'un qui approuverait leur décision). Il sera bien vite récompensé de son sage choix de carrière puisqu'il fait la rencontre d'un shôjô, créature appréciant les hommes honnêtes et le vin, et dont l'ivresse n'est jamais déplaisante (non Fabien, je ne parle pas spécialement de toi)! Ils partagent un verre à la baie de Jinyo et le shôjô remet à Kôfu une jarre de vin qui ne se tarit point. Je préférerais qu'il s'agisse d'un pot de Nutella, mais avouons que cela fait déjà un beau cadeau. Je remarque au passage ce paradoxe étrange du Nô: les masques sont étrangement plus expressifs que le visage à découvert des acteurs, dont les yeux semblent être absorbés par quelque chose qu'il nous est impossible de voir. Comme "Tsuchigumo", "Shôjô" est une pièce de cinquième catégorie (pièces de fermeture et de démons).

 

Kongo-No 2825

"Shôjô": l'esprit de la boisson (Kenji Urushigaki)

 

Kongo-No 2830

"Shôjô": buvons gaiement!

  

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popop 06/05/2011 17:57



J'ai bien vu votre réponse ,je pense que ça va beaucoup m'aider pour mes recherches.


Merci beaucoup.



pops42 28/04/2011 10:14



Bonjour ,j'ai beaucoup apprécié cet article.Je suis actuellement en Terminale option théâtre et je dois pour cela faire un dossier,j'ai choisi de le faire sur le théâtre Nô et plus précisément
sur les masques.Avez vous plus d'informations sur ce genre de théâtre japonais ?Je fais une sous-partie sur les pièces célèbres du théâtre Nô mais malheureusement le merveilleux outil qu'est
internet ne m'aide que très peu.


Merci d'avance.



Zazen Rouge 03/05/2011 19:42



Bonjour,


 


Cela fait plaisir de voir des lycéens s'intéresser au théâtre Nô! Je n'ai malheureusement qu'une connaissance très superficielle du sujet, et j'ai trouvé peu de documentation sur Internet en
dehors des sites que j'ai cités ici :( Voici quelques liens qui pourront t'être utile si tu n'es pas allergique à l'anglais:


- Un site de l'UNESCO très complet sur le Nô


- Un autre site présentant de nombreuses images de très beaux masques


- Un site regroupant des textes de pièces célèbres


 


Il me semble que le livre "L'Art de l'Ancien Japon" édité chez Citadelles présente également le théâtre Nô et ses masques. Comme c'est un beau livre très coûteux, je te conseille plutôt de le chercher dans une bibliothèque d'art! Tu peux
aussi contacter Diego Pellecchia via son site. Il a étudié et pratiqué le Nô au Japon, et parle très
bien l'anglais, ainsi que le français il me semble.


 


Bon courage pour la suite!