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Mercredi 6 mars 3 06 /03 /Mars 05:08

 

Ce billet constitue la seconde partie de mon précédent article. Je tiens une fois de plus à remercier Marie-Noëlle Robert et le service des relations publiques du Théâtre du Châtelet de m'avoir permis d'utiliser certaines des photographies qui illustrent cet article.

 


 

Bandô Tamasaburô s'est livré à trois solos (« soli », si vous insistez!) d'une vingtaine de minutes chacun. Si vous êtes friands de théâtre japonais, vous n'aurez aucune peine à saisir les références littéraires de ces pièces. Toutefois, elles étaient déclinées à la douce façon du jiuta, ce qui leur donnait une fraîcheur et une saveur toutes particulières.

 

「雪」 - Yuki : La Neige

Voici une des pièces les plus représentatives du jiuta, que les habitués de la Maison de la Culture du Japon auront vu mise en scène par la danseuse En Kanzaki il y a deux ans. Cette chanson est l’œuvre de Kôtô Minezaki et s'inspire de l'histoire d'une geisha d'Osaka du nom de Soseki. Cette dernière, trahie par son amant, avait choisi de se faire nonne. Yuki nous conte le sentiment de solitude éprouvé par Soseki après avoir pris sa résolution. L'état d'esprit calme de la nonne laisse place au froid et à la douleur alors que l'image de son amant vient la tourmenter par une nuit de neige.

AfficheL'affiche du spectacle, avec le costume de Yuki (crédits photo: Kishin Shinoyama)

Difficile pour le cœur du spectateur de ne pas se troubler à l'écoute des sons plaintifs du shamisen. Les gestes contenus et évocateurs de Tamasaburô exprimaient toute la mélancolie de cette nuit enneigée. Sa silhouette fantomatique, enveloppée d'un kimono immaculé à la ceinture noir et or, apparaissait derrière une ombrelle diaphane, les yeux mi-clos semblant laisser couler des larmes glacées sur une manche opalescente. Quel déchirement lorsque retentit au loin la cloche qui fait affluer les souvenirs d'une vie révolue ! Ce chant célèbre pour son atmosphère sombre est remarquable pour les tensions qu'il instaure entre passages calmes et intenses. « Cette juxtaposition de sentiments extrêmes n'a d'ailleurs pas échappé à Pasolini, qui a utilisé cette musique pour la fameuse scène de l'infanticide dans son film Médée » nous rappelle Tamasaburô lui-même.

 


 

Yuki dans la Médée de Pasolini. La chanson commence à 2:10.

 

 

「葵の上」 - Aoi no Ue : Dame Aoi

Contrairement à ce que son titre semble indiquer, l'héroïne de ce morceau n'est pas Dame Aoi, l'épouse légitime du légendaire Prince Genji. Celle qui nous intéresse ici est sa rivale, la Dame de la Chambre de la Sixième Avenue, une autre conquête du Prince dans l'incontournable Dit du Genji. J'ai toujours été captivée par ce personnage, qui est l'une des femmes les plus cultivées du roman, ainsi que la maîtresse la plus âgée du Genji. Délaissée par celui-ci, elle va se laisser dévorer peu à peu par la jalousie. Un événement (popularisé sous le nom de « querelle des chars », 車争い – kuruma arasoi) sera à l'origine de conséquences funestes : alors que la Dame de la Sixième Avenue s'en va assister à la procession de la Fête des Mauves, une altercation éclate entre les meneurs de son char et ceux de l'épouse du Genji. Humiliée, notre protagoniste sera contrainte malgré la noblesse de son rang à regarder la parade derrière le char de sa rivale Dame Aoi.

CharsL'épisode de la querelle des chars illustré par Kanô Sanraku (1559 - 1635)

Dans un des quelques passages surnaturels du roman, la Dame de la Sixième Avenue va à son insu posséder et tourmenter Dame Aoi par le biais de son âme vivante qui apparaît chaque soir au chevet de sa rivale, jusqu'à ce que cette dernière en meure. Cet épisode est le sujet d'une pièce de nô ainsi que de notre morceau, que l'on doit au compositeur Kinomotoya Hayû. J'ai été saisie de frissons en apercevant les contours altiers de la Dame de la Sixième Avenue se dessiner à la lueur des chandelles. Comme dans le nô, la victime Dame Aoi est présente symboliquement sous la forme d'un kimono plié et posé à terre. Cela devait intriguer nos voisins, qui se demandaient bien ce que pouvait être « ce tapis » que l'on apportait avec tant de cérémonies ! D'autres similitudes avec le nô : les appels de pied qui résonnent, la canne symbolisant la folie et la transformation en démon, la fureur qui consume l'héroïne et avec laquelle elle frappe à plusieurs reprises sa rivale...

Tamasaburo Bando Jiuta Theatre du Chatelet1Tamasaburô dans le rôle de la Dame de la Sixième Avenue, avec son kimono orné de chars (crédits: Marie-Noëlle Robert - Théâtre du Châtelet)

Et pourtant, cette version du jiuta avait un je-ne-sais-quoi d'humain, de pathétique. Je me suis prise à songer à la réaction de cette Dame de la Sixième Avenue, horrifiée lorsqu'elle découvre ce dont elle s'est rendue coupable inconsciemment. Certaines théories veulent que la Dame de la Sixième Avenue et Dame Aoi soient non pas des ennemies, mais en quelque sorte complices dans un même élan de protestation contre l'attitude du Genji et des hommes de leur époque. Cette pièce est celle que j'ai trouvée la plus poignante ; elle m'a instillé une sympathie envers ce personnage que l'on a coutume de considérer comme malfaisant.

FlameLes Flammes, portrait de la Dame de la Sixième Avenue par Uemura Shôen (1875 - 1949)

 

「鐘ヶ岬」 - Kane-ga-misaki : Le Promontoir de la Cloche

Le solo de conclusion était inspiré d'une illustre pièce du nô qui a aussi été adaptée pour le kabuki : Dôjô-ji. Nous retrouvons une femme jalouse, une jeune fille cette fois. Kiyohime a été abandonnée par le moine Anchin, qui a rejeté (ou s'est joué de, selon les versions) ses tendres affections. Elle le poursuit, et, envahie par le ressentiment, se mue dans sa course effrénée en un énorme serpent. Anchin prend ses jambes à son cou pour se réfugier au temple Dôjô-ji, où les moines ont la brillante idée de le cacher sous une colossale cloche de bronze. C'est peine perdue, car le serpent s'enroule autour de la cloche, qu'il inonde de ses flammes. On ne retrouvera que les cendres calcinées du malheureux Anchin. Qu'y a-t-il de plus terrifiant, dans l'horreur à la japonaise, qu'une femme ?

Tosa Moi? Jalouse? (Par Tosa Mitsushige, vers 1400)

Bien des années plus tard, les moines du Dôjô-ji inaugurent une nouvelle cloche. Une shirabyôshi (danseuse vêtue d'un costume masculin) prénommée Hanako se présente et propose d'exécuter quelques danses. Soudain, elle frappe la cloche, qui s'effondre au sol. Cette vile créature n'était autre que Kiyohime réincarnée ! Les sutras psalmodiés par les moines font fuir le démon, qui se précipite dans une rivière voisine. Le Promontoire de la Cloche ne s'attache en réalité pas aux aspects surnaturels de l’œuvre. Il met en exergue une seule scène, dans laquelle Hanako danse en évoquant l'univers des quartiers des plaisirs. Certaines paroles sont directement issues de sutras et offrent un contraste avec la description des quartiers réservés. Entre ses mains, Tamasaburô fait tournoyer son éventail, une référence à la roue de la loi bouddhique (法輪 – hôrin).

ChikanobuKiyohime poursuit son amant à travers la rivière, 1898, par Chikanobu Toyohara

Le jeu est d'une grande complexité en raison d'une imbrication des personnages : Tamasaburô incarne Hanako, qui se met elle-même dans la peau de plusieurs femmes. Les allusions au bouddhisme et à l'impermanence de ce monde sont faites par une femme d'âge mûr. Hanako se métamorphose soudain en une courtisane, identifiée par le sensuel mouvement d'un pied qui pointe sous la traîne du kimono. Bien que les accessoires autorisés sur scène restent réduits à leur strict minimum, le jiuta permet par ses gestes évocateurs la matérialisation d'une multitude d'objets. Les manches de Hanako deviennent des miroirs dans lesquels elle vérifie l'allure de sa coiffure, son doigt un pinceau enduit de rouge à lèvres. Le chant nomme les différents quartiers réservés (廓 – kuruwa) qui existaient autrefois au Japon, comme Yoshiwara à Edo et Shimabara à Kyôto.

 

La version kabuki de Musume Dôjôji, avec Bandô Tamasaburô

De la courtisane, on passe alors à l'image d'une jeune fille qui joue innocemment sous les pétales de cerisier. Fait amusant : si l'énorme cloche qui trône sur la scène du Châtelet a bien été produite à Paris, les Japonais ont préféré ramener leurs propres fleurs artificielles de chez eux afin d'être certains qu'elles s'éparpillent correctement ! Notre belle enfant sort une petite balle imaginaire de sa manche gauche (dans le kabuki, il s'agit de la droite) et s'amuse à la faire rebondir pour notre plus grand délice. Cette danse, plus grandiloquente dans le kabuki, frappe par sa douceur et sa subtilité. Dans le kabuki, elle est accompagnée d'un chœur de récitants, tandis que notre version jiuta ne comportait que les voix émouvantes de Seikin Tomiyama et de son fils. Nous aurons tout de même le droit à un hikinuki(引抜), technique spectaculaire du kabuki qui consiste à changer instantanément de costume sur scène !

Tamasaburo Bando Jiuta Theatre du Chatelet3Je ne suis pas du tout obésédée par cette cloche! A.k.a. Hanako jouée par Tamasaburô (crédits: Marie-Noëlle Robert - Théâtre du Châtelet)

La danseuse mime maintenant avec brio la transformation de l'enfant en une courtisane pendant que le chant rappelle qu'hommes et femmes sont tous des créatures bien superficielles. Hanako/Kiyohime jette un dernier regard sinistre vers la cloche avant que le rideau ne tombe, son éventail tendu rappelant étrangement la canne (鉄杖 – tetsujô) des démons du nô. Dans la salle comble du Théâtre du Châtelet, c'est l'ovation pour Tamasaburô et son équipe ! A l'instar de Dame Aoi, ce morceau du jiuta n'aura pas fait appel au caractère monstrueux de son héroïne. Pourtant, un spectateur attentif aura remarqué les motifs d'écailles (鱗 – uroko) sur l'éventail et la ceinture du second kimono de Hanako, motifs qui indiquent dans le théâtre japonais la présence d'une femme démoniaque ou... d'un serpent.

 

 

Par Zazen Rouge - Publié dans : Zazen Arts Traditionnels - Communauté : Voyages et culture Japonaise
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Dimanche 24 février 7 24 /02 /Fév 19:11

 

Je souhaite remercier Marie-Noëlle Robert et le service des relations publiques du Théâtre du Châtelet de m'avoir permis d'utiliser certaines des photographies qui illustrent cet article. Un grand merci également à l'équipe du Théâtre du Châtelet et à son directeur Jean-Luc Choplin pour avoir réussi à faire venir à Paris Bandô Tamasaburô, une entreprise dont on imagine bien la difficulté...

 


 

Quand j'ai posé mes yeux sur Bandô Tamasaburô pour la première fois, j'ai su que cet homme serait la femme de ma vie. Ce personnage aux allures discrètes que l'on voit bien apprêté dans son costume-cravate lors de ses interventions télévisées, oui, ce Japonais qui pourrait être le patron d'une entreprise tout ce qu'il y a de plus banal, cet homme-là est la plus parfaite expression de la féminité. Plus que de représenter la femme, il en sublime l'idée. Vivante incarnation de la Grâce, Tamasaburô est aussi un artiste touche-à-tout de génie. C'était donc une splendide opportunité pour nous autres Français que de pouvoir admirer ce grand monsieur sur la scène du Théâtre du Châtelet ce jeudi 7 février 2013.

 


 

 

Des virtuoses des arts traditionnels

J'ai découvert Bandô Tamasaburô il y a sept ans de cela, lorsque ma famille d'accueil m'a emmenée voir ma toute première représentation de kabuki. Il tenait le rôle de l'héroïne dans Tenshu Monogatari, une pièce qui narre les amours d'une créature surnaturelle et d'un humain. L'apparition de la princesse Tomihime, boule de feu traversant les cieux pour venir se matérialiser sous les traits d'une beauté féerique et cruelle, devait rester gravée en moi. Quelle n'est pas en effet l'excellence de Tamasaburô lorsqu'il exerce ses talents de onnagata (女形 – littéralement « forme de femme », acteur mâle qui interprète des rôles féminins dans le kabuki) ! Rappelons très brièvement que la présence des femmes avait été interdite sur les scènes du kabuki en 1629 par le shogunat, principalement pour des raisons d'ordre public et de morale. Pour en savoir davantage sur l'influence des femmes et le développement des onnagata (aussi appelés o-yama お山) dans l'histoire du théâtre japonais, je vous recommande cet excellent texte de Patrick De Vos, ainsi que l'ouvrage Histoire du théâtre classique japonais par Jean-Jacques Tschudin.

Tamasaburo Bando Jiuta Theatre du Chatelet4Bandô Tamasaburô dans Le Promontoire de la Cloche (crédits: Marie-Noëlle Robert - Théâtre du Châtelet)

Bandô Tamasaburô, 62 ans à l'heure où j'écris ces lignes, est né à Tôkyô en 1950. Son nom civil est Shin'ichi Morita ; il est le fils adoptif de l'acteur Morita Kan'ya XIV. Vous n'ignorez peut-être pas que les stars du kabuki changent de noms à plusieurs reprises au cours de leur vie. Ils portent plusieurs patronymes artistiques (芸名 – geimei) transmis de génération en génération et qui correspondent à différentes étapes de leur carrière. Ils reçoivent en outre un nom poétique (俳名 – haimyô), et le public peut les interpeller par leur nom de guilde (屋号 – yagô ; pour information, Tamasaburô appartient à la guilde Yamatoya). Tamasaburô a fait ses débuts sur scène sous le nom artistique de Bandô Kinoji dans la pièce Terakoya en 1957. Il héritera du patronyme Bandô Tamasaburô V (son père adoptif était le quatrième du nom avant de devenir Morita Kan'ya) en 1964. On lui a attribué de nombreuses récompenses, dont le titre particulièrement prestigieux de Trésor National Vivant (人間国宝 – ningen kokuhô) en 2012, une distinction à travers laquelle le gouvernement japonais reconnaît le savoir-faire remarquable d'individus qui permettent la préservation du patrimoine culturel national.


Un autre Trésor National Vivant du Japon honorait la scène du Théâtre du Châtelet en la personne de Seikin Tomiyama. J'avais eu l'occasion de découvrir ce grand musicien lors d'un spectacle de jiuta à la Maison de la Culture du Japon (j'avais par la suite écrit un billet en deux parties sur la musique de shamisen). Sa maîtrise des instruments traditionnels tels que le koto (琴 – cithare japonaise à treize cordes), le kokyû (胡弓 – viole à archet d'origine chinoise), et bien sûr le shamisen (三味線 – petit luth japonais), est à couper le souffle. Seikin Tomiyama, en tant que spécialiste du genre musical jiuta, accompagne ses mélodies d'un chant doux et émouvant. Il nous gratifiait en outre ce soir-là de la présence de son fils Kiyohito Tomiyama, fin manipulateur de koto.

Kochô Muneyama danse Yuki accompagné par Seikin Tomiyama au chant et au shamisen

 

地唄 – Jiuta : Les « chants de province »

J'avais déjà évoqué le jiuta sur ces pages, puisqu'il s'agit d'un art étroitement associé aux geishas et à la région de Kyôto, deux de mes marottes que vous commencez à bien connaître... Il est bon de savoir que le jiuta est un genre musical qui s'est développé avec l'introduction du shamisen au Japon, notamment dans le Kansai. On attribue sa création aux joueurs de shamisen aveugles appartenant à la grande guilde Tôdôza (当道座), dans les années 1560. Il s'agit donc à l'origine d'une mélodie au shamisen alliée à un chant lyrique, à laquelle on a pu adjoindre plus tard les sons du koto. Si le jiuta a des liens forts avec le Kamigata (région regroupant Osaka – Kôbe – Kyôto et caractérisée par une forte identité culturelle), cela ne l'a pas empêché de devenir populaire dans tout le Japon et d'influencer de nombreux autres styles musicaux.

 

Bandô Tamasaburô danse Kurokami, un chant typique du jiuta

Genre initialement indépendant, le jiuta a graduellement été accompagné de danses, que l'on désigne aujourd'hui sous le nom de jiuta-mai (地唄舞) ou de Kamigata-mai (上方舞). Contrairement aux danses du théâtre kabuki, qui s'adressent à un large public dans un environnement bruyant, la danse jiuta est beaucoup plus intimiste. Si le kabuki est dominé par les hommes, se sont les femmes qui ont accaparé le répertoire du jiuta, et particulièrement les geishas du Kansai. Ces danses avaient donc lieu dans de petites pièces recouvertes de tatamis et réservées aux banquets de particuliers (座敷 – zashiki, peut signifier le banquet en question ou le type de pièce dans lequel il est organisé). L'éclairage se réduisait d'ailleurs souvent à deux chandelles. Fort différentes de notre ballet où les corps tendent à bondir et à s'élever vers les cieux, les danses nippones qualifiées de « mai » ont un rapport prédominant au sol et à la terre. Elles s'inspireraient de danses consacrées aux rituels agraires et rendant hommage aux énergies telluriques. Cela vaut aussi pour le jiuta-mai, dans lequel les pieds restent presque toujours en contact avec le sol.

KisaragiLa tayû (courtisanne de haut rang) Kisaragi danse Kurokami au temple Hôkyô-ji à Kyôto

Les disparités avec le kabuki sont également apparentes dans le décor : point de scène tournante, de cadres exubérants, le jiuta cultive la sobriété. Ce qui est mis en valeur, c'est la sensibilité du personnage. Paroles et mouvements se répondent subtilement pour transmettre les sentiments de solitude, de passion, de jalousie, d'amour fidèle... Il est à ce titre impressionnant de constater que Bandô Tamasaburô danse le jiutaavec autant d'aisance, lui qui est issu de l'univers du kabuki. Mais notre artiste est connu pour ne pas se borner à son genre de prédilection : collaboration avec les joueurs de tambour du groupe Kodô, film, opéra chinois kunqu (qu'il présentait à Paris ce mois-ci), il est loin d'être à court de projets.  

 

Kurokami dansé par la maiko Kosen et chanté par la geiko Mameyoshi

 

Afin de rendre la lecture de ce billet plus confortable, je l'ai divisé en deux parties. La suite au prochain épisode!

Par Zazen Rouge - Publié dans : Zazen Arts Traditionnels - Communauté : Voyages et culture Japonaise
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Mercredi 6 février 3 06 /02 /Fév 06:16

Toi l'amateur de douceurs japonaises, tu sais de quoi il retourne. Pour les autres, le dorayaki (どら焼き) est un gâteau composé de deux sortes de pancakes fourrés à la pâte de haricots rouges, un grand classique de la pâtisserie nippone. Examinons un peu l'animal avant de le cuisiner !

Dora  Appétissant, non? (crédits: Koki Iino, Getty Images)

 

Qui es-tu, dorayaki ?

Il n'y a pas que Doraemon, le chat bleu à la poche dimensionnelle et héros du dessin animé éponyme, qui ait fait du dorayaki son mets préféré. Les Japonais en raffolent, et c'est peut-être la friandise nippone qui soit la plus accessible aux Français qui découvrent la cuisine japonaise, si tant est qu'ils ne confondent pas la purée de haricots rouges avec du Nutella. Il pousse un peu partout, aussi bien dans les supérettes que dans les enseignes les plus prestigieuses, décliné à toutes les garnitures : pâte de riz, châtaignes, crème pâtissière, mousse au thé vert matcha... A Paris, vous le trouverez tout fait à la pâtisserie Walaku, dont c'est la spécialité, chez Toraya sous le nom de « Lune Vague », et dans les épiceries K-Mart et Kioko entre autres.

Dorafilling Une garniture assez téméraire (crédits: Crezalyn Nerona Uratsuji, Getty Images)

Quant à son nom, il le tient du gong (銅鑼 – dora), dont il épouse aussi la forme ronde et plate. On aimerait croire les rumeurs qui attribuent la création de ce gâteau au moine-guerrier Musashibô Benkei, qui l'aurait fait cuire sur un gong brûlant pour remercier ses sauveurs, mais ces dires nous paraissent légèrement douteux. Le dorayaki à l'époque Edo (1603 - 1868) aurait en fait été proche du kintsuba (金つば), autre délicatesse dont vous trouverez une recette ici. La forme actuelle de notre pancake japonais a probablement été élaborée à l'ère Taishô (1912 – 1926). Wikipédia indique que le dorayaki moderne a vu le jour chez la pâtisserie Usagiya à Ueno (Tôkyô), mais cela reste assez obscur, et il aurait pu aussi bien naître chez un artisan de Hokkaidô que dans la région du Kansai, où il porte parfois le nom de mikasa (三笠) en référence à une montagne de la préfecture de Nara.

 

Recette pour environ 7 ou 8 dorayaki

Je vois que vous ne lisez déjà plus rien et que vous regardez avec insistance vers la cuisine... Passons alors aux choses sérieuses ! J'ai utilisé cette recette publiée par Nami sur Just One Cookbook. Elle reste simple et adaptée à la fainéante que je suis. 15 minutes de préparation, 15 minutes au réfrigérateur, et une trentaine de minutes pour faire cuire les gâteaux !

Ingrédients :

  • 4 œufs

  • 140 g de sucre

  • 2 cuillères à soupe de miel liquide

  • 160 g de farine

  • 1 à 2 cuillères à soupe d'eau

  • 1 sachet (11 g) de levure chimique

  • 1 boîte de 430 g de pâte de haricots rouges sucrée

Dorayaki 0850Boîtes de yude-azuki, 430 g chacune

Vous trouverez des boîtes de pâte de haricots rouges sucrée dans les épiceries vendant des produits japonais, comme Kioko ou Paris Store. Il est également possible de les commander en ligne. Si les gens chics disent désormais « confiture de haricots rouges », la chose est cependant plutôt connue au Japon sous le nom générique de anko (あんこ – pâte de haricots rouges). Elle est aussi vendue sous l'appellation de yude-azuki (ゆであずき – haricots rouges bouillis et sucrés), de tsubu-an (つぶ餡 – pâte de haricots rouges dans laquelle les haricots restent entiers) ou encore de koshi-an (こし餡 – pâte de haricots rouges dans laquelle les haricots ont été réduits en une fine purée). Cette dernière variété est moins utilisée dans les dorayaki. Les plus courageux pourront s'essayer à faire leur pâte eux-mêmes. 

Préparation de la pâte

  1. A l'aide d'un fouet, mélangez dans un grand saladier les œufs, le miel et le sucre jusqu'à ce que le mélange devienne un peu mousseux.

    Dorayaki 0853Les haricots rouges étant déjà sucrés, libre à vous de réduire la quantité de sucre que vous emploierez pour faire les pancakes.

    Dorayaki 0854Contrairement à ce que la photo vous indique, le mélange est censé être légèrement mousseux!

  2. Ajoutez la levure chimique ainsi que la farine (en bonne paresseuse, j'achète de la farine fluide, ce qui m'épargne la peine de la tamiser). Mélangez le tout et laissez le saladier se reposer gentiment dans le réfrigérateur pendant 15 minutes.

  3. Après avoir profité de ce bref instant pour regarder des photos de maiko sur Flickr (ou des vidéos de bébés tamanoirs sur Youtube, c'est au choix), ressortez votre saladier. Ajoutez à la pâte un petit peu d'eau. Une cuillère à soupe suffit généralement pour ma part, car la pâte doit garder une certaine épaisseur.

    Dorayaki 0857

    A la sortie du réfrigérateur, la pâte aura pris une consistance encore plus mousseuse.

La cuisson

  1. Munissez vous d'une poêle. J'utilise une petite poêle à pancakes, mais une grande fait tout aussi bien l'affaire, et je suppose que cela fonctionne aussi avec les plaques de type « crêpe party ». Huilez-la à l'aide d'un Sopalin, avec suffisamment de légèreté pour qu'il ne reste pas de gouttes à la surface. Faites chauffer la poêle à feu doux/moyen. La plupart des recettes ne mentionnent pas ce genre de détail parce que leurs auteurs ont ce que l'on appelle du « sens commun ». Votre Zazen Rouge a fait brûler quelques pancakes avant de comprendre qu'il fallait se montrer plus raisonnable avec la flamme...

    Dorayaki 0860Vous arriverez peut-être à les faire carrés, ou en forme d'animaux. Enfin ronds, c'est déjà pas mal!

  2. Versez une petite louche de pâte sur la poêle, de manière à former un cercle d'un diamètre de 9 ou 10 centimètres. Laissez cuire jusqu'à ce que des bulles épaisses apparaissent. Vous pouvez alors retourner le pancake. Une fois que l'autre face a bruni, retirez le gâteau du feu et placez le sur une assiette. Mieux vaut recouvrir les pancakes terminés d'une serviette humide afin d'éviter qu'ils sèchent pendant que vous préparez les autres.

    Dorayaki 0862Les bulles sauvages apparaissent, il va falloir retourner la bête!

    Dorayaki 0870Une pile de pancakes terminés et de la pâte de haricots rouges. Vu comme ça, cela n'a pas l'air très ragoutant, mais je vous certifie que c'est sympa!

Garniture et dégustation !

  1. Les pancakes ont refroidi, il ne vous reste plus qu'à les garnir. Ouvrez la boîte de pâte de haricots rouges et tartinez-en un pancake en en mettant davantage au centre et moins sur les extrémités. Recouvrez d'un second pancake, et voilà, votre dorayaki est prêt ! Si vous les emballez bien individuellement avec du cellophane, vos dorayaki pourront être conservé deux ou trois jours.

    Dorayaki 0871 Je me demande si certains osent le triple dorayaki façon Big Mac...

    Dorayaki 0874Un dorayaki conventionnel dans son stade final.

Et pour ceux qui n'apprécient guère les haricots rouges, il est tout à fait possible, outre les garnitures que j'ai citées plus haut, de les remplacer par de la marmelade, du Nutella, des fruits, voire même de la crème glacée pour les plus audacieux. A vous de vous montrer créatifs !

Dorayaki 0877Aucun rapport, mais notez que je dispose maintenant d'un petit espace tatami, quelle joie!

Dans un prochain épisode : Le guide des sous-doués du namagashi...

Par Zazen Rouge - Publié dans : Zazen Arts Traditionnels - Communauté : Voyages et culture Japonaise
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Vendredi 7 décembre 5 07 /12 /Déc 20:03

 

« Même quand je contemple

Cette lune dont l'éclat n'est terni

Par aucun voile,

Comment pourrais-je, du palais,

Perdre le souvenir ? »

 

Fière, fascinante, tantôt fatale, tantôt fragile... Dame Nijô n'a pas changé la destinée politique du Japon, mais ses écrits nous ouvrent une perspective émouvante sur la littérature médiévale et la période Kamakura (1185 – 1333). Son journal s'inscrit dans la lignée de ceux des aristocrates de l'époque Heian (794 – 1185), et l'on retrouve chez Nijô la délicatesse de Murasaki Shikibu (rédactrice du Dit du Genji) et la répartie de Sei Shônagon (connue pour ses Notes de Chevet). En revanche, si le cérémonial précieux de la cour impériale est bien présent, l'auteur du Towazugatari (Splendeurs et misères d'une favorite dans sa traduction française) nous révèle également l'envers du décor : une noblesse ayant perdu tout pouvoir politique au profit de la classe guerrière, les noirceurs de la vie palatiale, et des personnages beaucoup plus humains que le radieux Prince Genji...

Nijo Le Closer de la cour impériale de Kamakura!

 

Femme de tête, femme de cœur

Nijô naît en 1258, et s'éteindra à une date postérieure à 1307. Fille de Koga Masatada, féal apprécié de l'empereur Go-Saga, elle semblait être née sous une bonne étoile. Dès son enfance, l'empereur Go-Fukakusa se l'attribue comme favorite, et laisse même entendre qu'il en fera son épouse. Le grand malheur de Nijô est qu'elle n'obtiendra jamais ce statut auquel elle aurait pu prétendre. La jalousie de l'impératrice Higashi Nijô (l'épouse principale de Go-Fukakusa) ainsi que sa propre conduite indiscrète avec de multiples amants l'écarteront du palais, dont elle sera finalement expulsée. Même si elle sera par la suite réhabilitée, elle abandonnera la Cour pour se faire nonne et voyager sur les traces de personnages historiques et de poètes célèbres.

Nijo 3441Le sanctuaire Tsurugaoka Hachiman-gû à Kamakura, où Nijô se rendra en pèlerinage.

A travers les premiers chapitres de son journal, nous faisons connaissance avec une jeune femme cultivée, aussi séduisante que sensible. Au faîte de sa gloire, elle portera les couleurs interdites (禁色 – kinjiki, couleurs réservées aux dames de très haut parage, comme le rouge et le céladon), paradera en tête des processions de chars accompagnant la suite impériale, et verra ses faveurs disputées par deux empereurs. Est-il étonnant que sa fortune excite les convoitises et déchaîne les passions ? La demoiselle n'hésite pas pour sa part à rabaisser le caquet à ceux et à celles qui la froissent. Son caractère haut en couleur transparaît jusque dans le titre japonais de son journal, le Towazugatari (『とはずがたり』, littéralement « récit non sollicité »), qui peut aussi être interprété « Ainsi conterai-je, ne vous en déplaise ! » comme nous l'indique le traducteur.

Nijo 4550Une représentation d'Abutsu-ni lors de Jidai Matsuri, la Fête des Âges. Contemporaine de Nijô, elle était aussi une dame de cour, femme de lettre, puis nonne voyageuse.

Le regard de Nijô sur ses contemporains est parfois impitoyable. Compagnes de moindre rang, hauts fonctionnaires gâteux, guerriers grossiers, personne n'échappe au sel délicieux de ses remarques. Pas même l'empereur Go-Fukakusa, qui s'avère être un homme effacé, boiteux, par moments ridicule et même franchement pervers. Il intimera plus d'une fois à Nijô d'engager des liaisons amoureuses avec des tiers afin de mieux les lui reprocher ensuite. Le souverain entretient des relations ombrageuses avec son frère l'empereur Kameyama, qui lui a habilement dérobé son autorité politique, augurant ainsi de la division ultérieure de la lignée impériale en deux Cours lors de la période Nanbokuchô (1336 – 1392). Ces différends ne le dissuaderont pourtant pas d'ordonner à sa favorite de partager la couche de son auguste cadet !

555px-Emperor Kameyama L'empereur Kameyama, frère de Go-Fukakusa, s'intéressera de près à Nijô (source: Wikimedia Commons)

Et Nijô ? Que lui valent ces relations imposées ? Elle parvient tout de même à tirer son épingle du jeu malgré ses déboires. Son tout premier amant, au charmant sobriquet littéraire d'Aube de Neige(「雪の曙」 - « Yuki no Akebono »), lui restera fidèle jusqu'à la fin, et lui fera parvenir de somptueux présents dans les moments difficiles. Mais Nijô laissera la relation se déliter lentement, comme si cet amour sincère était un tantinet ennuyeux. Elle s'abîmera dans une liaison fatale avec Lune d'Aube(「有明の月」 - « Ariake no Tsuki »), un grand prêtre aux pouvoirs occultes consumé par sa passion. Pour rebattu qu'il soit, le thème classique de l'impermanence des choses développé par Nijô n'en est pas moins extrêmement touchant, et l'on se surprendra à être saisi de compassion envers une héroïne que l'on trouvait orgueilleuse.

 

Une fenêtre ouverte sur les contradictions d'une Cour en déclin

Le journal de Nijô, c'est aussi le miroir d'une Cour impériale aux rituels ossifiés et d'un monde qui change autour d'elle. Le lecteur occasionnel sera dérouté par l'abondance de notes explicatives – qui constituent presque la moitié de l'ouvrage – mais ces aides à la compréhension feront le bonheur des amateurs d'histoire médiévale. Alain Rocher nous livre ici une très belle traduction, avec un texte en français limpide retranscrivant à merveille les subtilités du japonais ancien, ainsi qu'un répertoire qui présente de manière concise les éléments incontournables de l'environnement de Nijô. Grâce aux plans de l'architecture des palais, aux cartes de Kyôto et des anciennes provinces du Japon, et aux rappels chronologiques, le lecteur peut se faire une idée assez précise de ce que pouvait être la vie des dames de la Cour sous les ères Heian et Kamakura.

Nijo 0438Vulgaires ou pas, les guerriers sont les maîtres du Japon à l'époque de Nijô

On découvre d'un œil émerveillé les cérémonies et les loisirs qui rythmaient les jours des aristocrates kyôtoïtes. Les notes de fin d'ouvrage nous fournissent fort heureusement des explications sur les multiples titres et rangs de cour, dont la plupart ne conservaient plus qu'un aspect purement symbolique (notamment ceux liés aux fonctions militaires). Chaque référence au bouddhisme de l'époque – et elles sont fréquentes ! - est minutieusement analysée. Le lecteur peut ainsi saisir l'importance que revêtaient la religion bouddhiste et ses différents courants : l'école de la Terre pure (浄土宗 – Jôdo-shû) qui promet le salut aux masses pour peu qu'elles invoquent le nom du bouddha Amida, le Shingon(真言) et ses rites ésotériques incarné par le prêtre et amant Lune d'Aube, les syncrétismes opérés entre le bouddhisme et la religion locale shinto... Nous sommes de la même manière initiés aux principes de la Voie du Yin et du Yang (陰陽道 – Onmyô-dô) et à la façon dont les principes mâle et femelle combinés aux cinq éléments (feu, eau, bois, métal et terre) influencent les phénomènes de l'univers.

Nijo 0872Le temple Ninna-ji à Kyôto, siège de l'école bouddhiste Omuro, d'obédience Shingon. Lune d'Aube, l'amant de Nijô, y était recteur monacal.

Est-ce dû à la condition de dame de cour (女房 – nyôbô) de Nijô, qui n'égale pas celle des aristocrates qui l'emploient ? Toujours est-il que les relations entre les sexes semblent plus directes que celles idéalisées du Dit du Genji. Ces femmes qui servent à la cour plaisantent de bon cœur à visage découvert avec leurs homologues masculins et leurs supérieurs hiérarchiques. Elles ne paraissent pas devoir à toute occasion se soustraire aux regards derrière les écrans et paravents qui faisaient partie intégrante de l'architecture palatiale. Plus surprenant encore : on les voit endosser des costumes masculins et se livrer à une truculente partie de balle au pied en public suite à la perte d'un pari. « Nous étions toutes consternées » se plaint Nijô, ce qui ne l'empêche pas de rapporter l'anecdote sans en omettre le moindre détail. Il est vrai que les femmes tendent à rester le jouet des hommes, même si elles jouissent de libertés relatives dans leurs choix de vie. Mais il faut cependant reconnaître que l'époque Kamakura accordait au sexe féminin (du moins chez les familles fortunées) une indépendance sans doute plus grande que la période qui suivra.

Nijo 9649L'ensemble formel karaginu-mo (唐衣裳) porté par les femmes de la cour impériale de Heian et de Kamakura. La coiffure du nom de ôsuberakashi (大垂髪) date de la fin de l'époque Edo. 

Voir l'excellente page de Liza Dalby sur les costumes féminins de Heian.

Une chose qui a changé depuis l'époque Heian, pour sûr, est le statut des guerriers. Engoncée dans ses rituels, la cour impériale de Kyôto n'a plus son mot à dire quant aux décisions d'ordre politique. Le pouvoir est désormais entre les mains des shoguns Hôjô à Kamakura, membres d'une classe militaire qui dirige de fait le pays. Au premier abord, Nijô reste discrète quand à la destinée historique du Japon. Elle ne mentionne pas directement l'émoi provoqué par les invasions mongoles de 1274 et 1281, mais la violence de ce siècle transparaît dans ses lignes. Elle exprime ainsi son indignation lorsqu'un personnage princier comme le shogun Koreyasu est contraint de quitter Kamakura dans un palanquin de banni pour avoir encouru la défaveur du régent Hôjô Sadatoki. Si Nijô ne manque pas d'admiration pour certaines personnalités de l'élite guerrière (comme l'influent Iinuma avec qui elle échange des poèmes, et peut-être davantage ?), elle ne cache pas son mépris pour les mœurs des nouveaux maîtres du pays. Invitée à donner quelques conseils vestimentaires chez une épouse de haut dignitaire, elle rit sous cape en découvrant la « combinaison invraisemblable » de couleurs de la garde-robe en question.

Nijo 0308Des cordons corail sur du gris anthracite? Peuh, ces gens manquent vraiment de savoir-vivre!

 

Intertextualité et formes littéraires

La richesse des genres dans le Towazugatari ne cesse de m'étonner. La forme principale de l'ouvrage est celle du journal (日記 – nikki) tel qu'il était favorisé par les nobles de la cour impériale. Notre dame ne s'en tient toutefois pas au réel si l'on en croit les spécialistes, qui la soupçonnent tout bonnement de s'inventer des aventures ! Des détails indiqueraient en effet qu'elle n'aurait pu assister à certains événements aux dates qu'elle avance, comme l'incendie du sanctuaire Atsuta. On perçoit quoi qu'il en soit chez Nijô une capacité à romancer le vécu. Elle mentionne à plusieurs reprises Ukifune, une héroïne du Dit du Genji dont le cœur est déchiré entre deux hommes, pour évoquer sa propre situation. Elle n'est d'ailleurs pas la seule à se passionner pour les récits (物語 – monogatari). Toute la cour impériale en est friande, allant jusqu'à incarner les personnages du Genji lors d'un concert.

UkifuneDétail d'un paravent représentant Ukifune, une héroïne tragique du Genji (source: Metropolitan Museum of Art)

Plus tard, Nijô renonce à fréquenter le palais et prend l'habit de nonne. Ses pérégrinations sont prétextes à de multiples références littéraires, à commencer par la poésie. On sait que toute fille de bonne famille était jugée sur son habileté à calligraphier et à composer des poèmes. Une femme capable de reconnaître et de manier les allusions aux anthologies de poèmes japonais et chinois était d'autant plus appréciée (mais pouvait inversement être raillée comme le fut Sei Shônagon si elle était trop lettrée et commençait à marcher sur les plates-bandes de la gente masculine). Le journal de Nijô ne manque certainement pas de lyrisme, et les notes nous aident à identifier les auteurs auxquels elle s'identifie, comme le poète Saigyô (1118 – 1190).

Katsushika Hokusai Poet SaigyoLe moine Saigyô par Katsushika Hokusai (source: Wikimedia Commons)

Le mélange des genres ne s'arrête pas à cela. Nijô pioche dans le corpus des recueils d'anecdotes (説話 – setsuwa) pour raconter l'origine édifiante du nom de tel lieu, ou la découverte d'une épée sacrée que l'on croyait disparue. Un ouvrage fondamental du genre a été publié en français sous le titre Histoires qui sont maintenant du passé(Konjaku monogatari), et mérite que l'on s'y intéresse pour ses histoires délectables teintées de bouddhisme. Les écrits de Nijô comportent encore de belles trouvailles, mais je vous laisse les soin de les découvrir par vous-même, si le paratexte ne vous effraye pas !

 

 

 

Par Zazen Rouge - Publié dans : Littérature Zazen - Communauté : Voyages et culture Japonaise
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Mercredi 1 août 3 01 /08 /Août 23:48

Toutes les photos qui figurent dans cet article sont la propriété de mon frère Théo Inisan, que je remercie pour le soutien continu qu'il m'apporte.

 


 

J'ai longuement hésité avant d'écrire ce billet, de peur d'être mal comprise ou que mes mots trahissent ma pensée. Ce qui a motivé la rédaction de ce texte, c'est cet article émouvant écrit par Kaeru, grande amoureuse du Japon. Je ne vais pas vous cacher plus longtemps que nos pensées diffèrent fortement autour de la question : que signifie voyager au Japon après Fukushima ? Je ne peux réprimer le désir de répondre ici aux arguments poignants qu'elle a évoqués. Veuillez néanmoins garder à l'esprit que je respecte entièrement la sincérité des propos de Kaeru et son initiative, malgré la divergence de nos opinions, et je vous encourage à lire son blog avec assiduité !

 

Fukushima : où se trouve la vérité ?

Après l'accident nucléaire qui a dévasté la centrale de Fukushima Daichi et ses environs, Français comme Japonais se demandent à juste titre quelles seront les conséquences de cette catastrophe. Difficile de se fier aux bilans édulcorés fournis par les autorités officielles, ou aux messages rassurants diffusés par les industriels ! Les conséquences sont déjà pourtant dramatiques sur toutes sortes de plans : santé, moral, environnemental, économique... Et il est probable que personne ne puisse à l'heure actuelle mesurer toutes les répercussions du sinistre. Nous avons bien hélas un précédent avec l'accident de Tchernobyl, mais le contexte était sensiblement différent, ne serait-ce qu'au niveau géographique, et nous ne pouvons affirmer que le sort de Fukushima sera identique à celui de sa malheureuse consœur ukrainienne. Une chose est sûre, les habitants de Fukushima et des préfectures voisines ont déjà commencé à payer le prix de cette catastrophe générée par l'Homme.

03Le mont Bandai dans la préfecture de Fukushima

Face à la difficulté d'évaluer avec exactitude la situation, il est impératif de ne pas oublier ce qui a eu lieu et de s'informerà l'aide de sources diversifiées. Il existe en ligne de nombreux sites consacrés à l'observation des évolutions liées à l'accident de Fukushima. Mon but n'est pas de les mentionner tous, mais je souhaite souligner le travail remarquable fourni par Les Veilleurs de Fukushima. Outre les pages et articles cités par Kaeru dans son article, vous pouvez aussi visiter la section du Japan Real Time intitulée « Fukushima Watch », qui fournit des indications variées et régulières. Pour quelques encarts intéressants sur les liens entre l'industrie du nucléaire et la mafia japonaise, vous pouvez parcourir le site Japan Subculture Research Center, même si l'information y est déjà un peu plus orientée.

55Petite grenouille japonaise (アマガエル - amagaeru) dans le jardin de ma famille d'accueil à Kitakata

Un constat qui peut surprendre est que les Japonais semblent parfois ignorer les dangers auxquels ils font face. Ma propre famille d'accueil, originaire d'une ville de montagne de la préfecture de Fukushima, m'a dit après le séisme : « Le sol de la salle de bain s'est fissuré, mais tout va bien ! Les radiations ? Oh, ne t'inquiète pas, nous ne sommes pas les plus touchés ! » Ce n'est qu'une supposition de ma part, mais je ne pense pas qu'il s'agisse d'un déni collectif. Les citoyens japonais sont évidemment très inquiets au sujet de leur avenir. Il suffit de voir l'indignation et le désespoir sur le visage des parents qui ne peuvent retenir éternellement leurs enfants à la maison et doivent se résigner à les laisser jouer dehors. Sur Facebook, des Japonais d'habitude discrets quant à leurs opinions politiques protestent avec véhémence contre le redémarrage des centrales. Dans une culture où le peuple est habitué à prendre son mal en patience (我慢する – gaman suru), les manifestations s'opposant à l'énergie nucléaire prennent une telle ampleur que l'on évoque maintenant une « Révolution des Hortensias ». Voyez ainsi ce document sur le site de Kibô Promesse (l'association désapprouvera certainement mon message personnel, mais n'en fournit pas moins un travail méritoire d'information et de charité!).

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Alors pourquoi les Japonais persistent-ils à vous assurer que « tout va bien ? » Peut-être parce qu'ils sont peu accoutumés à se plaindre, qu'ils préfèrent aller de l'avant, ou qu'ils n'ont tout simplement pas d'autre choix que de passer à autre chose. On se rappelle avec admiration la pudeur dont avaient fait preuve les sinistrés que l'on voyait sur tous les écrans l'année dernière. Je vous parlais précédemment d'un recueil de poèmes confectionné par des habitants de Fukushima. Bien que l'ouvrage ait été conçu pour dénoncer les conséquences de l'accident, les multiples auteurs ont fait le choix de n'écrire que des poèmes positifs. Je crois que cette décision illustre bien cette grande force des Japonais, qui parviennent à surmonter les obstacles les plus cruels sans se laisser abattre.

 

Ces fous furieux qui vous enjoignent à aller au Japon

J'ai entendu des critiques très vives, venant des fois de nipponophiles des plus respectables, à l'égard des personnes qui continuent de promouvoir le tourisme sur l'archipel. Pardonnez-moi si je me dépare de toute objectivité dans les paragraphes suivants, mais c'est là un fait qui me touche particulièrement. Car outre le fait que je sois directement concernée par ces condamnations, elles touchent surtout des amis, en France et au Japon, qui sont parfois mis à l'égal de criminels. J'aimerais pouvoir ajouter quelques fondations au débat afin d'expliquer les sentiments qui nous animent, moi comme d'autres, à vous encourager à vous rendre sur un sol qui souffre encore des blessures de l'an passé.

02Le fameux torii de Miyajima

Un argument auquel je m'oppose avec virulence est que soutenir le tourisme au Japon, c'est soutenir l'industrie du nucléaire. Inutile de vous exposer ici la façon dont je vote, vous aurez deviné que je n'ai jamais marché main dans la main avec Areva (et c'est peut-être dommage pour mon porte-monnaie, soit!). Pas plus que la mère de famille qui vous prépare votre okonomiyaki dans une cantine locale ne reçoit de contrat de la part de TEPCO. Les choses ne sont pas aussi simples, même si une économie dynamique peut effectivement présenter de belles opportunités pour l'industrie du nucléaire. Lorsque je me suis rendue en novembre dernier à Shikoku avec mes compagnons blogueurs, je me suis étonnée du nombre de personnes qui nous ont remerciés. « Merci ! Merci d'être venus nous rendre visite. Vous savez, nous voyons si peu de nouveaux visages depuis la catastrophe... » Merci ? Tout le plaisir était pour moi ! Peut-être ai-je tout à fait tort, mais je crois du fond du cœur que les Japonais ont besoin plus que jamais que l'on vienne à eux. Que l'on ne les traite pas en parias. Que l'on ne qualifie pas leurs efforts d'inutiles. Et que l'on ne contribue pas davantage à faire de leur maison un lieu de mort et d'oubli.

37Mer intérieure de Seto

Certains guides, accompagnateurs freelance, ou amis résidant de longue date au Japon, font les frais de polémiques qui les accusent d'être des inconscients, voire parfois des meurtriers calculateurs. Ils feraient leurs choux gras en mettant en danger leur clientèle. Pourtant, aucune de ces personnes de mon entourage ne fait de réel bénéfice financier de la promotion du tourisme. Il est même parfois très délicat pour eux de joindre les deux bouts. Ce n'est généralement pas une activité que l'on choisit pour l'argent, mais parce que l'on aime profondément les gens. Quel crève-cœur quand je sais que ces individus que l'on taxe de vénalité sont en vérité des amoureux du Japon et de la France, des pères et des mères de famille, des passionnés qui investissent des sommes colossales de temps et d'argent afin de faire connaître une culture – la leur ou d'adoption – qui mérite de vivre encore longtemps.

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Sont-ils pour autant irresponsables ? Souvenons nous ici que dans un archipel qui s'étend en longueur sur plus de 2500 kilomètres, les réalités sont très diverses. Il n'y a certes pas de risque zéro. Mais entre un séjour dans le Tôhoku au nord du Japon et une visite à Okinawa au sud de l'archipel, le danger est considérablement moindre dans le second cas de figure. Je ne vous mettrais pas en garde outre mesure si vous alliez passer quinze jours dans le Kansai. En revanche, si vous envisagez de vous installer dans la ville de Sendai, proche de celle de Fukushima, pour les dix années à venir avec vos jeunes enfants, je vous inciterai à reconsidérer soigneusement votre projet. Il est normal, même sain, que des familles françaises ayant vécu le traumatisme du 11 mars aient remis en question leur volonté de continuer à vivre au Pays du Soleil Levant. Mais je connais également bien des individus sensés qui ont subi le séisme et qui ont malgré tout décidé de retourner là-bas plus ou moins longuement, parce que cela en valait la peine. Je suis moi-même retournée deux semaines à Shikoku l'année dernière. Je me porte bien, merci. Je n'ai (malheureusement?!) pas pris plus de risques que lorsque je vais rendre visite à ma famille dans le nord de la France, non loin de la centrale nucléaire de Gravelines.

 

La culture japonaise n'est pas morte

« Le Japon des animés, le Japon de Miyazaki, le Japon des mangas, le Japon des romans, le Japon à la cuisine raffinée, le Japon fun et rigolo n'existe plus » écrit Kaeru. Voilà une affirmation qui me plonge dans l'affliction. En toute honnêteté, je ne peux dire si ces Japons sont bels et bien morts, ni même s'ils ont jamais vraiment existé. Avant d'être le Japon des arts traditionnels ou celui des game centers, le Japon est pour moi avant tout le Japon des gens. Je ne parle pas ici de l'élite des politiciens conservateurs ou des trublions nationalistes qui défrayent la chronique. Non, je parle de ces gens qui se plient en quatre pour vous montrer les bons côtés de leur pays, de ces familles qui vous accueillent comme si vous étiez liés par le sang, de cet employé qui vous court après dans la gare pour vous signaler que vous pouvez prendre un train moins coûteux, de cette amie qui vous remercie de lui faire redécouvrir sa culture alors que c'est elle qui a sacrifié ses journées pour vous permettre de voyager, de ces bons vivants de tous âges qui vous racontent en riant des histoires sans queue ni tête autour de la table d'un bar typiquement japonais...

54Procession de Hanagasa Junkô pendant le Festival de Gion à Kyôto

Le Japon de ces gens-là n'est pas encore mort ! Le Pays du Soleil Levant n'est certes plus aussi candide qu'il l'était avant le 11 mars 2011, mais peut-on enterrer si vite un peuple qui a su se relever après l'horreur de Hiroshima ? Nombreux sont ceux qui se battent pour préserver ce que leur culture a de bon, et pour bâtir une société meilleure. Alors par pitié, ne renoncez pas à votre intérêt pour le Japon. Pour les Japonais, mais aussi pour vous. Parce que la culture nippone est tellement riche et variée que vous y trouverez selon toute vraisemblance votre bonheur. Cela fait maintenant plus de treize ans que j'ai été envoûtée par les charmes de l'archipel, et j'ai le sentiment qu'il me faudrait plusieurs vies pour pouvoir prétendre « connaître » le Japon. Il y a tant de choses à voir, à faire, à entendre, goûter, sentir... Vous pouvez prendre le parti de voyager au Japon, en vous informant au préalable(j'estime qu'il est dans tous les cas important de se renseigner quelque peu avant de partir à l'étranger, afin de se d'optimiser son séjour), de manière responsable. Je ne crois pas que vous ferez de mauvaise expérience. Même si vous décidez de remettre l'aventure à plus tard, n'abandonnez pas pour autant votre curiosité.

50Le quartier de Shinsaibashi à Osaka

Toutes sortes d'organismes s'emploient à promouvoir en France la culture japonaise auprès de ceux qui ne souhaitent pas ou ne peuvent voyager. Si vous lisez régulièrement mes élucubrations, vous connaissez déjà l'association Shikoku Muchûjin ; comptez entre autres l'Espace Japon, les sympathiques associations Japon et Culture à Lille et TENRI à Paris, la Maison de la Culture du Japon, le musée Guimet, les conférences des professeurs de l'Inalco et de Sciences Po, les boutiques Jûgetsudô et Chajin autour du thé, les innombrables cantines japonaises de la capitale (un excellent petit magazine nommé « Mogu Mogu » est disponible dans certaines d'entre elles et vous aidera à trouver de bonnes adresses), et les participants du festival Samurai Japon... Ce sont les premiers à me venir à l'esprit à l'instant, mais il y en a bien d'autres tout aussi méritants. Je ne peux tous les lister ici, et c'est quelque part une bonne chose, qui témoigne de la vitalité de la culture nippone en France.

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Voici également quelques liens qui vous permettront de suivre les vies de blogueurs qui sont retournés ou retournent au Japon (notez que ces personnes n'embrassent pas nécessairement mes propos et que je les mentionne ici parce que j'apprécie leurs qualités littéraires et leurs initiatives) : l'incontournable David d'Ogijima, Horizons du Japon et le blog de Niwatori pour jeter un œil à ce qui se passe du côté d'Osaka, Béné qui devrait bientôt nous donner ses impressions sur Fukuoka et ses environs, Asiemutée et ses superbes articles, Florent Weugue l'expert en thés, les photos et textes brillants de Stéphane Barbery, les reportages pleins d'humour sur En Direct de Tokyo, et enfin la rédactrice de l'Empereur et le Papillon, qui ne réside pas actuellement au Japon mais dont l'enthousiasme pour la culture japonaise me remplit de joie à chaque article. Encore une fois, je m'excuse de ne pouvoir tous les faire figurer ici. La communauté nipponophile française peut se vanter d'avoir beaucoup de sites de qualité.

 

 

Voilà, j'arrête ici mes tirades, soyez indulgents envers ce billet plus subjectif que d'habitude ! Libre à vous de continuer à débattre dans les commentaires, tant que cela se fait en toute civilité. La prochaine fois, je tenterai de vous parler d'un sujet moins fâcheux, comme ce qui fait une bonne pièce de Nô selon le dramaturge Zeami, ou les journaux des dames de Cour de l'ère Heian !  

Par Zazen Rouge - Publié dans : Japon contemporain - Communauté : Voyages et culture Japonaise
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