Lundi 28 mai 2012 1 28 /05 /Mai /2012 19:48

Un peu tard – mais cela ne vous étonne plus de ma part - la suite de mon rapport sur l’événement jardin japonais au Jardin d'Acclimatation. Il manquait à ma description un pan essentiel, qui explique ma présence prolongée en ces lieux. J'avais en effet réservé une semaine afin de prêter main forte à Mie Ozaki, la présidente de l'association Shikoku Muchûjin, grâce à laquelle j'ai pu repartir au Japon en novembre dernier. Cette mère de famille de la préfecture de Kagawa investit chaque année des sommes colossales de temps et d'argent pour promouvoir le tourisme à Shikoku auprès du public français. Je remercie par ailleurs immensément mes compagnes et compagnons bénévoles de l'Inalco et de Sciences Po, qui ont permis de faire de notre stand une réussite en dépit du froid !

Acclimatation 0666Notre Présidente Ozaki-san, accompagnée d'Ingrid, précieuse membre de son "Bijo Gundan" ("Gang des Jolies Filles"!), ainsi que du charmant acteur Momotarô Yamaguchi

 

Le stand Shikoku Muchûjin

Mais qu'avions-nous à proposer, me demanderez-vous ? La moitié de notre devanture était consacrée aux traditions de l'île de Shikoku : carnets de sceaux pour le pèlerinage des 88 temples, sandales confectionnées par un grand-père japonais, dessins et poèmes calligraphiés, mizuhiki (水引 – fils délicats de papier coloré que l'on utilise pour décorer les enveloppes ou pour créer des sculptures élaborées), petits personnages en crêpe de soie (ちりめん – chirimen), objets autour de la thématique des nouilles de blé udon, spécialités de Kagawa...

Acclimatation 0707Grues, pins, phénix et bambous, symboles propitiatoires en fils de papier mizuhiki

L'autre partie du stand a fait la joie des enfants : figurines de personnages de dessins animés populaires, autocollants Hello Kitty, gadgets Pokémon et accessoires Dragon Ball à des prix cassés (ce qui nous a même valu des achats de la part de clients... japonais!). Les visiteurs du Jardin d'Acclimatation se sont également montrés très réceptifs à notre atelier de dessin et de calligraphie de prénoms sur éventails ronds (団扇 – uchiwa). Il faut savoir que le Jardin d'Acclimatation attire logiquement les familles plutôt que les amateurs d'art japonais. Gros pincement de cœur lorsque nous avons vu des artisans d'objets de luxe repartir chez eux à Okinawa avec plus de la moitié de leur stock...

Acclimatation 0658Un stand bien tenu par nos compagnes de l'Inalco!

Les fonds récoltés par l'association serviront bien entendu à soutenir le gros projet de Mme Ozaki : les Shikoku Tours. Cela fait trois ans que Shikoku Muchûjin permet à une poignée de blogueurs français de partir tous frais payés au Japon et de prendre part pendant deux semaines à un séjour thématique sur l'île de Shikoku. Les éditions précédentes ont porté sur le pèlerinage des 88 temples, sur le festival d'art de Setouchi, la cérémonie du thé et les bonsaïs. S'il est encore un peu tôt pour dévoiler le thème du prochain volet des Shikoku Tours, je gage qu'à l'allure que prennent les choses il ne pourra qu'être passionnant ! J'ai parlé de fonds récoltés, mais n'allez guère penser que Shikoku Muchûjin poursuit des buts lucratifs. Ils permettent en vérité tout juste à Mme Ozaki de faire le voyage, et la manœuvre vise essentiellement à promouvoir Shikoku et ses charmes. Lorsque l'association expose dans des conventions, c'est à chaque fois en frisant le déficit car les frais imposés aux exposants ne sont pas maigres pour une ONG comme celle-ci. Nous saluons donc l'initiative de la Mairie de Paris, qui avait généreusement invité les exposants japonais du Jardin d'Acclimatation.

Acclimatation 0703Ces jours pluvieux nous auront permis de nous initier au pliage des escargots en papier

 

大衆演劇 – Taishû engeki : Le théâtre populaire japonais

Du côté des activités proposées sur scène, impossible pour moi de ne pas mentionner la fantastique troupe Minami Family. Madame Ozaki, grâce à l'entremise du maître de conférences de l'Inalco Pascal Griolet, a pu faire venir à Paris le chef de troupe Eijirô Yamaguchi et son fils Momotarô, deux excellents représentants du théâtre populaire japonais (大衆演劇 – taishû engeki, « théâtre des masses »). Moins élitiste que le Nô ou le kabuki, le théâtre populaire mêle des éléments de ces formes de théâtre traditionnelles avec des séquences proches de la comédie musicale, de transformisme, des chorégraphies au sabre, parsemées de chants populaires dits enka (演歌). Celles qui se pâment devant le jeune Taichi Saotome reconnaîtront la vivacité du taishû engeki ! Ce théâtre qui se veut accessible à tous n'a pas d'ailleurs pas manqué d'enthousiasmer les familles venues visiter le jardin.

Acclimatation 0690Coups de bâton et transformisme, 200% d'action avec Momotarô-san!

Devant la foule, le chef de troupe (座長 – zachô) Eijirô Yamaguchi s'est livré à une démonstration de maquillage. En quelques instants, le voici la face blanche comme neige, les yeux et la bouche soulignés d'épais traits vermillons. Ce maquillage du nom de kumadori (隈取) est emprunté à la tradition du kabuki : des marques rouges indiquent que le personnage est un héros ou un défenseur de la justice, noires elles trahissent les vilains (悪党 – akutô), et bleues les êtres surnaturels ou les divinités. Eijirô-san se pare d'une perruque blanche hirsute dont les mèches tombent jusqu'à ses pieds, et c'est parti pour une danse endiablée aux accents rock ! Il évoque ensuite d'autres techniques empruntées au kabuki, comme celle du hayagawari(早替り - « changement rapide »). Celle-ci consiste pour l'acteur à changer de costume en un clin d’œil sans quitter la scène. Nous avons pu nous ébahir devant une variante de ce tour de force dite hikinuki (引抜) : des fils invisibles au public maintiennent en place la couche supérieure du costume. Lorsque l'acteur les défait, cette couche tombe et révèle en dessous une toute nouvelle tenue !

Acclimatation 0686Eijirô-san n'a pas besoin de passer une demi-heure devant son miroir pour se maquiller...

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Cette perruque dite "à la mode du lion chinois" me laissera toujour rêveuse

Le fils et successeur d'Eijirô, Momotarô, n'est pas en reste. S'il joue sans peine les rôles de beaux garçons bâton au poing, il excelle aussi dans des atours de courtisane. Contrairement aux règles traditionnelles du Nô et du kabuki, le théâtre populaire admet sur scène aussi bien les femmes que les hommes, même si ces derniers restent souvent les stars du spectacle et que l'on ne voit pas vraiment de femmes tenir des rôles masculins (il faudra pour cela s'intéresser à un autre genre théâtral, celui représenté par la revue féminine Takarazuka). Les rôles féminins tenus par des hommes se nomment o-yama (お山) et laissent rarement leur public indifférent. Il suffisait de voir les réactions aux clins d’œils aguicheurs jetés par Momotarô minaudant dans son kimono de geisha, petit cœur en strass collé sur la joue gauche ! Si certains costumes se composent de kimonos traditionnels, d'autres n'hésitent pas à prendre des libertés sur les matières, faisant parfois référence à la culture populaire des mangas dans les tenues et les coiffures.

Acclimatation 0685Quelle aguicheuse ce Momotarô!

Vous pouvez voir quelques extraits des numéros de la Minami Family à Paris sur cette page, suivis d'une conférence sur le théâtre populaire donnée en japonais par le professeur Pascal Griolet. Les représentations de théâtre populaire japonais en France demeurent une rare exception. Espérons les voir à l'avenir fleurir sur nos scènes ! Dans un autre registre, pour ceux que les arts scéniques et les costumes nippons intéressent, je vous recommande une visite à l'exposition « Kabuki, costumes du théâtre japonais » à la Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent. Un peu courte (seulement trois salles), mais les costumes sont de la plus grande magnificence...

Par Zazen Rouge - Publié dans : Shikoku Muchujin - Communauté : Voyages et culture Japonaise
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Vendredi 4 mai 2012 5 04 /05 /Mai /2012 21:48

Peut-être n'êtes vous pas sans ignorer que le Jardin d'Acclimatation de Paris invite chaque année un pays, qui est mis à l'honneur pendant un mois à travers divers stands et animations. En 2012, ce pays n'est autre que le Japon , un choix appréciable un an après la catastrophe qui a frappé l'archipel et réduit le nombre de touristes français en terres nippones. Les exposants se succèdent donc depuis le 7 avril, et seront présents jusqu'au 8 mai. Je vous encourage chaudement à aller leur rendre visite malgré les températures peu favorables, car nombre d'entre eux viennent directement du Japon dans le seul but de présenter leur culture en France. L'entrée coûte la modique somme de 2,90 euros, et le parc se trouve à cinq minutes à pied de la station de métro Les Sablons.

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Les koinobori, décorations en forme de carpes remontant le courant, sont des symboles de la Fête des Garçons (le 5 mai)

Des stands au renfort de l'artisanat local

Je reviendrai ultérieurement sur les activités auxquelles j'ai contribué aux côtés de l'association Shikoku Muchûjin avec l'aide des bénévoles de l'Inalco et de Sciences Po, car cette semaine mérite un article à part. Revenons d'abord sur les nombreux stands consacrés à l'artisanat traditionnel japonais et disposés tout au long d'une ruelle traversant le jardin. Certains proposaient aux intéressés de revêtir de sublimes kimonos contemporains, d'autres des costumes médiévaux, d'autres encore vendaient des poupées de bois tubulaires (こけし – kokeshi) ou des petits bijoux en origami. J'ai pu ainsi découvrir la boutique parisienne Yakimono, spécialisée dans les céramiques japonaises : bols à thé Takatori-yaki (style de poterie originaire de Kyûshû) d'une grande finesse, plats marqués par les arabesques des flammes, cette adresse a attisé ma curiosité ! Sur un autre stand, une dame charmante venue de Kyôto confectionnait des lampes en bambou tressé qui projetaient sur le sol un kaléidoscope de lumière. Une seule de ces pièces raffinées pouvait nécessiter jusqu'à trois mois de travail...

Acclimatation 0659Notre voisine de stand, d'une bonté inégalable, présentant des vêtements faits avec des pièces de kimonos

Il était agréable de voir que plusieurs espaces étaient consacrés à des régions extérieures à la mégalopole, comme Okinawa, Shikoku, ou encore la préfecture d'Iwate qui a été rudement touchée par le tsunami l'an dernier. A ce sujet, vous pourrez visiter l'exposition « Un an après le séisme et le tsunami ». Un des organisateurs m'a gentiment offert un recueil en japonais intitulé Kokoro no Gentôkai, qui rassemble des poèmes et messages écrits par des habitants de Fukushima de 3 à 90 ans. Tel ce haïku écrit par Isamu Kumagai, un père de famille de la zone sinistrée :

« Ma fille de un an qui depuis ce fameux jour n'a pu s'amuser dehors,

Tout le monde admire ses jambes potelées et la pâleur de son teint. »

Voilà me semble-t-il un bel exemple de l'extraordinaire optimisme des Japonais, qui s'efforcent à voir les bons côtés des situations les plus sombres.

Acclimatation 0652 Une vision bien plaisante ma foi!

Les amateurs de gastronomie populaire nippone ne seront pas déçus non plus. Vous aurez la possibilité de goûter à des bentô (boîte à repas) variés, à base de poulet, de poisson cru ou de légumes. Mention spéciale à nos voisins du stand Shinano (allez les voir dans leur restaurant du côté de Porte Maillot !), une famille énergique dont la gentillesse et les nouilles de blé udon bouillantes et roboratives nous ont sauvés du froid tous les midis ! Au stand On mange comme daimyô, vous pourrez déguster des plats inspirés de la cuisine de l'ère Edo (1603 – 1868), et chez Atsu Atsu des takoyaki (boulettes farcies au poulpe) un peu chers mais qui satisferont les nostalgiques du Kansai. Vous trouverez aussi moultes boulettes de riz fourrées et pâtisseries à base de pâte de riz et de purée de haricots rouges sucrée. Au final, les exposants étaient tous d'une grande amabilité, et j'ai eu l'impression de vivre pendant une semaine dans un petit village idyllique où tout le monde se prête main forte dans la bonne humeur.

Acclimatation 0721Occupée que j'étais à courir partout, j'ai pris très peu de photos des stands. Voici donc à la place l'ours brun débonnaire qui semblait un peu triste de ne pas pouvoir participer aux animations!

 

Des performances pour les grands et les petits

Côté scène, la qualité était tout autant au rendez-vous. Stupeur totale pour ma part quand j'ai aperçu des shirabyôshi (白拍子) déambuler dans les allées du parc. J'avais évoqué lors de mon séjour à Kyôto ces danseuses populaires auprès de la Cour impériale de l'époque Heian (794 – 1185). Elles sont traditionnellement vêtues d'un costume d'homme : pantalon-jupe vermillon (緋 – hibakama), veste à manches larges blanche (水干 – suikan), et coiffe haute du nom d'eboshi (烏帽子). Elles dansaient notamment au son de chansons de 7-5-7-5-7-5 syllabes, les imayô (今様 - « chansons à la mode d'aujourd'hui »), qui différaient des poèmes waka classiques. Ces chants pouvaient avoir pour thématique des récits religieux shintô ou bouddhistes, l'amour, ou encore des phénomènes de société. Nous avons donc pu admirer quelques démonstrations de ces danses hypnotisantes.

Acclimatation 0757Charmantes, très charmantes shirabyôshi...

Heureuse surprise aussi que de voir des interprètes de danse japonaise traditionnelle(日本舞踊 – nihon buyô) se mouvoir sur scène. La danseuse Yûko Fujima a même présenté un groupe d'enfants, très gracieux dans leurs kimonos à longues manches, et fort appliqués aussi ! Se sont succédés sous les projecteurs des joueurs de flûte shakuhachi, des défilés de kimonos pour toutes les occasions, et les musiciens déjantés du Kuricorder Quartet, auteurs de la musique de l'émission éducative Pythagora Switch et d'unereprise à la flûte à bec de la Marche impériale ! Les jours qui viennent accueilleront aussi des performances de théâtre Nô, et plus rare encore, de véritables maikoet geiko de Kyôto. Précipitez-vous, car vous ne les reverrez pas de sitôt !

Acclimatation 0748Une jeune danseuse traditionnelle bien douée

 

Rencontres autour du thé

Enfin, je ne pouvais ignorer les stands consacrés à la culture du thé. J'ai enfin pu faire la connaissance de Carol Negiar, spécialiste des thés japonais et tenancière de la boutique Chajin à Paris, le rendez-vous des amateurs de thé vert. J'ai eu le droit à une séance de dégustation très instructive sur les trois grands types de thés couverts (appelés ainsi parce qu'on protège les arbustes du soleil au cours de la production). D'abord, le matcha, le thé en poudre utilisé dans la cérémonie du thé. Puis le thé haut-de-gamme gyokuro, et enfin le kabusecha. C'était la première fois que je buvais un kabusecha, et j'ai été séduite par sa saveur puissante caractéristique de l'umami, le célèbre « cinquième goût » japonais. Sur les présentoirs, magnifiques boîtes à thé recouvertes de tissu traditionnel, pâtes d'amande au thé vert, et accessoires de cérémonie du thé, un régal ! 

KabusechaUn thé vert couvert, le kabusecha (source: Wikimedia Commons)

Mes compagnes de l'Inalco et moi nous sommes inscrites pour une séance de thé dans la Maison de Thé conçue par Charlotte Perriand à l'âge de 90 ans. A mi-chemin entre la yourte afghane et le pavillon de thé, cette structure permet de réaliser des cérémonies sur tatami tout en permettant à un nombre important de personnes d'assister à la séance, et pour ceux qui prennent soin de leurs genoux, de s'asseoir sur des chaises. Ayant gaiement choisi l'option tatami, je me suis retrouvée malgré mon inexpérience à la place de l'invité d'honneur avec une vue imprenable sur les gestes de notre hôtesse Michiko Uchino. Nous avons énormément apprécié l'hospitalité chaleureuse de l'équipe, qui nous a fournit des explications sur chaque accessoire à la fin de la séance, et nous a invitées à venir les rejoindre au Japon. 

Acclimatation 0711Nos hôtesses, dans leur maintien admirable, et mes géniales compagnes de Sciences Po et de l'Inalco!

De superbes objets avaient été rassemblés pour une procédure spéciale appelée chabako (茶箱), du nom de la boîte à thé où trouvent leur place tous les ustensiles essentiels. La boîte en elle-même était d'une préciosité remarquable : laque noire poudrée d'or (蒔絵 – maki-e), elle représentait des scènes de vie à la Cour impériale de l'époque Heian, avec des garçonnets en costumes de papillons jouant dans les jardins d'un palais, et des joyaux bouddhiques incrustés de nacre et d'ivoire... Le premier bol était un Sometsuke (染付け – type de poterie blanc à motifs bleus) dépeignant de ravissants personnages perdus au milieu de vastes paysages. Le second bol était de facture contemporaine, tout de verre épais et moiré, avec une base à trois pieds, et avait été commandé pour l'occasion. La cuillère était également parée de laque, indiquant un haut degré de formalité. Somme toute, nous avons été reçues comme des princesses !

 

Par Zazen Rouge - Publié dans : Zazen Festivités - Communauté : Voyages et culture Japonaise
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Vendredi 6 avril 2012 5 06 /04 /Avr /2012 21:57

Voici trois ouvrages qui, il me semble, constituent d'excellentes clés pour comprendre les rouages de la société japonaise et se familiariser avec la culture et les sous-cultures nippones sans tomber dans les clichés. Si ces livres ne sont pas les dernières publications au sujet de l'archipel, ils ont le mérite d'être relativement récents et leurs propos restent vrais à ce jour.

 

1. Les Japonais par Karyn Poupée, aux éditions Tallandier

C'est avec mon inscription sur Twitter que j'ai commencé à m'intéresser à Karyn Poupée, correspondante de l'Agence France-Presse à Tokyo installée au Japon depuis 2002. Ses liens intéressants sur l'actualité en japonais et son blog très fourni m'ont rapidement séduite, et j'ai fini par acquérir son livre par curiosité. Pas de déception, au contraire ! Les Japonais s'avère être un des portraits les plus respectueux et les plus nuancés que j'aie pu lire sur la société japonaise contemporaine. Il s'agit tout bonnement de la lecture que je recommanderais à quiconque se découvre un attrait pour le Japon et souhaite en apprendre davantage sur ses habitants.

Les Japonais Couverture de l'édition grand format

Car Karyn Poupée aborde de multiples aspects de la vie moderne au Japon : valeurs morales, éducation, habitudes de consommation, évolutions technologiques, relations au territoire et à la nature, et j'en passe, en prenant toujours le soin d'expliquer à quoi sont dues les attitudes des Japonais. Là où d'autres auteurs ont la critique facile, elle met en avant les raisons, historiques ou non, à l'origine de comportements qui nous semblent à nous Français surprenants. Pas de jugement à l'emporte-pièce, même si l'on sent une réelle sympathie à l'égard du peuple nippon. Inversement, lorsque l'auteur présente les grands avantages du Pays du Soleil Levant sur la société française, elle n'oublie pas d'en préciser les coûts, qu'ils soient sociaux, financiers, ou autres. La lecture est facilitée par un style rédactionnel amusant qui fait appel à un mélange d'expressions cocasses et de vocabulaire élégant, en français ou en japonais.

mat5 Karyn Poupée (source: Comité d'Echanges Franco-Japonais)

Un livre à recommander chaudement aux néophytes donc, mais aussi à des lecteurs connaissant bien le Japon et à ceux qui y résident. J'ai beau avoir vécu deux ans sur l'archipel et avoir fourré mon nez dans une multitude d'ouvrages traitant de sa société, il me reste encore beaucoup à apprendre, et ce livre m'a apporté son lot de découvertes. Y sont ainsi révélés les hallucinants secrets de l'approvisionnement des supérettes ouvertes 24h/24, 7j/7 (コンビニ – konbini), les mécanismes élaborés derrière les portillons automatisés dans le métro, les systèmes ingénieux de publicités ciblées... On croit rêver ! Un seul regret : le livre s'intéresse surtout aux Japonais de la mégalopole, un peu moins à ceux des campagnes. Mais l'ouvrage reste d'une grande pertinence, et ce même si la version que j'ai lue a été publiée en 2008, et donc avant la catastrophe du 11 mars 2011. Les Japonais a bénéficié d'une réédition en format poche en février dernier, et vaut désormais la modique somme d'une douzaine d'euros. Plus de prétexte, jetez-vous dessus !

Karyn Poupee Couverture de l'édition petit format

« Oui, il existe un Japon où il fait bon vivre, un Japon aimable, émouvant et surprenant, un Japon qui réfléchit, un Japon porteur de fortes valeurs, un Japon qui innove, un Japon qui ne renonce pas face à la montée en puissance de ses gigantesques voisins asiatiques, un Japon qui se projette dans l'avenir, un Japon qui s'apprête avec clairvoyance à faire face à des défis majeurs (vieillissement de la population, déclin démographique inéluctable, dépendance à l'égard des approvisionnements extérieurs), un Japon qui lutte sans relâche, mais avec respect, contre toute la panoplie des caprices insidieux de dame nature, un Japon qui veut jouer sa partition dans le concert des nations, un Japon qui n'est certes pas parfait, qui a d'immenses efforts à faire pour redresser ses travers, pour éliminer ses tumeurs malignes, pour aplanir ses inégalités, pour éviter de prêter le flanc à la critique, un Japon qui n'est sans doute pas un modèle de société universellement transposable, mais qui, à tout le moins, mérite mieux que l'indifférence ou les clichés, négatifs ou positifs, fondés ou non, auxquels il est hélas, par méconnaissance sinon malentendu, trop souvent réduit. »

Karyn Poupée, Les Japonais

 

2. Nouvelle histoire du Japon par Pierre-François Souyri, édité chez Perrin & Japan Foundation

Voici un ouvrage qui s'adresse davantage aux passionnés, étant donné la profusion de termes japonais spécialisés pouvant dérouter au premier abord. Il s'agit néanmoins à ma connaissance d'un des meilleurs livres d'histoire sur le Japon (et il y en a de très bons!). Rédigé par le spécialiste Pierre-François Souyri, aujourd'hui professeur à l'université de Genève et grand nom du milieu des japonologues, Nouvelle histoire du Japon présente de manière claire et efficace les grands événements et les différentes périodes qu'a connus l'archipel. Le découpage des chapitres, qui s'organise autour de thématiques tout en conservant un ordre chronologique, est remarquablement pertinent. Il aide à bien comprendre plusieurs tendances ou événements qui ont eu lieu plus ou moins en même temps en gardant en tête leur contexte global.

NHJ Une bible pour les passionnés d'histoire japonaise!

Les parties sur la préhistoire au Japon, l'époque Kamakura (de 1185 ou 1192 à 1333), la période des Provinces en Guerre (戦国時代 – Sengoku Jidai, du milieu du XVème siècle au début du XVIème) et l'ère Edo (1603 - 1868) sont particulièrement complètes. On en apprend davantage sur les ligues (一揆 – ikki) rassemblant des personnes issues d'une même région ou d'un même milieu social et qui revendiquent des droits, sur les origines et distinctions des différents courants bouddhiques japonais, sur des personnages curieux ou exemplaires et le rôle qu'ils ont joué dans les évolutions de leur pays... L'auteur confronte en outre différentes théories et interprétations, et fait référence aux travaux novateurs de chercheurs japonais. Un magnifique travail d'historien que je recommande avec insistance aux nipponophiles avertis !

Souyri Pierre-François Souyri (source: Arts-Scènes)

« Aux VIIème et VIIIème siècles, les femmes élevées à la dignité impériale sont nombreuses. Après l'impératrice Jitô, pas moins de trois femmes se succèdent à la tête du pays au cours du siècle de Nara. Et deux ont précédé Jitô. Plus sensible de nos jours aux gender studies, l'historiographie japonaise a repris cette question depuis une quinzaine d'années. Elle montre d'abord que le Japon n'est pas un cas à part dans la région. A Silla, on compte deux femmes régnantes au VIIème et trois au IXème siècle. En Chine, un seul cas de figure, celui de Wu Zetian à la fin du VIIème siècle. Au Japon, les empereurs de sexe féminin sont soit des veuves de l'empereur en titre qui reprennent des sa succession en l'absence d'héritier mâle en âge de régner, soit des femmes célibataires. Mais ce qui ressort, c'est que ces femmes tennôsont loin d'être le simple jouet de clans aristocratiques en conflit. Elles impriment de leur volonté les décisions politiques et sont bel et bien présentes à la tête de l'État. »

Pierre-François Souyri, Nouvelle histoire du Japon

 

3. Le Japon contemporain, dirigé par Jean-Marie Bouissou, chez Fayard

Publié pour la première fois en 2007, voici un livre qui réunit les plumes de toute une équipe de spécialistes du Japon contemporain. Citons entre autres Philippe Pelletier, Anne Bayard-Sakai, et Régine Serra, la responsable Japon du Centre Asie de Sciences Po à qui je dois beaucoup (entre autres le fait d'avoir pu étudier un an à l'Université de Kyôto!). L'ouvrage est dirigé par Jean-Marie Bouissou, qui est également directeur de recherche au Centre d’Études et de Recherches Internationales. Un japonologue bien étonnant que ce monsieur Bouissou, qui connaît sur le bout de ses doigts les rouages de la société japonaise, et qui est à ses heures perdues grand amateur de mangas ! Pour avoir pu assister à plusieurs de ses conférences, je peux certifier qu'il maîtrise d'ailleurs aussi bien le sujet que les plus grands aficionados de culture populaire nippone.

Japon contemporain Un volume bien documenté!

Le Japon contemporain, ce sont plus de 600 pages consacrées aux multiples facettes de la culture japonaise. La première partie couvre l'histoire du Japon après la guerre, et complète bien l'ouvrage précédemment cité de Pierre-François Souyri. Les autres chapitres s'attachent à l'État, à la société, aux identités et à la culture, et enfin aux relations internationales et à la défense. L'organisation des sous-chapitres, très claire, permet à ce livre volumineux de rester tout à fait digeste. On pourra d'ailleurs lire chaque partie/article indépendamment du reste. Les références sont soigneusement expliquées, et l'on trouve à la fin une bibliographie détaillée permettant approfondir ses recherches. De quoi s'instruire sur la politique, la littérature, ou encore le monde rural japonais, que l'on soit novice ou passionné.

Bouissou

Jean-Marie Bouissou (source: Editions Picquier)

« Y aurait-il donc quelque vérité dans le cliché usé qui affirme que « le Japon reste fidèle à ses traditions tout en se modernisant » ? Peut-être, à condition d'admettre que, dans cette affaire, les « traditions » ne sont pas ce qui vient à l'esprit des Occidentaux quand ils pensent au Japon. « Esprit samurai », fleurs de cerisier, majesté impériale, rigueurs du zen... Ce sont là, souvent, des traditions (ré)inventées, qui n'ont pas plus de légitimité à représenter le Japon que la culture populaire jouisseuse, exubérante et volontiers vulgaire, voire pornographique, à laquelle Philippe Pons, entre autres, a si bien rendu hommage. Plutôt que de « traditions », c'est de « constantes » dont il faudrait parler : les contraintes jamais levées qui façonnent l'histoire du Japon, et auxquelles chaque cycle n'a été qu'un moyen de l'adapter. »

Jean-Marie Bouissou, Le Japon contemporain

Par Zazen Rouge - Publié dans : Littérature Zazen - Communauté : Voyages et culture Japonaise
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Dimanche 25 mars 2012 7 25 /03 /Mars /2012 21:01

Information : Maboroshi no Rouge est désormais listé sur le Japan Blog Directory ! Cela fait un moment que je recherche de bons agrégateurs de blogs sur la (les) culture(s) japonaise(s). Le Japan Blog Directory recense des blogs variés autour de thèmes : langue, culture, voyages... Et il y a même une catégorie consacrée aux langues étrangères !


Si les okiya (置屋 - maisons de geishas) kyôtoïtes sont encore réputées pour être des milieux très fermés, certaines n'hésitent plus à dévoiler certains de leurs secrets par le biais des nouvelles technologies. C'est par exemple le cas de la maison de thé Shigemori dans le quartier de Miyagawachô, qui ne se contente plus d'un simple site commercial. Ici, le grand public peut découvrir sur un blog les éléments de saisonnalité qui font la vie des maiko (apprenties geiko) et des geiko (geishas de Kyôto), les origines de leurs tenues, les préférences des gracieuses hôtesses ainsi que les arts qu'elles pratiquent...

Kyo-Odori 0518Poster pour la danse annuelle de Miyagawachô, Kyô Odori, avec les maiko Satono et Fukuai

Car Shigemori est aussi une okiya, et son site comporte plusieurs pages consacrées au recrutement de ses futures protégées. La politique d'embauche de la maison a l'air moins conservatrice qu'ailleurs : Shigemori demande seulement aux candidates d'être en bonne santé, d'aimer les arts traditionnels, d'avoir un caractère sociable et d'être âgées de 15 à 18 ans. Un CV et l'accord écrit des parents, et c'est un premier pas vers la profession de maikoqui vient d'être franchi ! En théorie du moins, car la maison ne nie pas que l'apprentissage reste difficile. La future artiste passera par les phases consécutives de shikomi (仕込み – apprentie maiko junior) pendant dix mois, puis de minarai (見習い – apprentie maiko senior), avant de pratiquer la profession de maiko (舞妓 – apprentie geiko) pendant environ cinq ans, et éventuellement de devenir geiko  vers ses vingt ans. Un sacré programme !

Kyo-Odori 3032L'okiya Hanafusa à Miyagawachô. Les plaquettes indiquent les noms des maiko et geiko résidentes.

Voici les réponses aux questions fréquemment posées à Shigemori par les aspirantes maiko, une FAQ (mal) traduite par mes soins :

 

  • Est-il possible de devenir maiko à la fin du lycée ?

Oui. La plupart du temps, les aspirantes maiko postulent à la fin de leurs années de collège, mais il possible de le faire après le lycée. Cependant, la période en tant que maiko en est raccourcie (les maiko deviennent geiko vers l'âge 20 ans) et il faut donc apprendre beaucoup de choses en peu de temps. Il est dans ce cas préférable d'étudier la danse traditionnelle japonaise pendant les années de lycée.

  • Je souhaiterais devenir maiko mais mes parents s'y opposent.

L'autorisation de vos parents est nécessaire car vous êtes encore mineure. Essayez d'en discuter plus amplement avec votre famille. A l'okiyaShigemori, nous vous proposons une expérience en tant que shikomi(stade d'apprentissage avant de devenir maiko), donc n'hésitez pas à venir nous rendre visite avec vos parents.

Kyo-Odori 4620La maiko Tanewaka, admirable danseuse

  • Suis-je obligée de venir vivre à l'okiya même si je réside déjà à Kyoto ?

Oui. Même si vous habitez près de l'okiya, vous devez venir y vivre à temps plein. Nous sommes convaincus que beaucoup de choses s'apprennent en vivant en communauté.

  • Y a-t-il des frais mensuels à régler pendant la période d'apprentissage pour devenir maiko ?

Non. C'est l'okiya qui prend en charge les dépenses liées à la vie quotidienne et aux leçons d'arts traditionnels.

Kyo-Odori 8407Les maiko de Miyagawachô offrant une danse aux divinités du sanctuaire de Yasaka

  • Y a-t-il une limite de taille pour devenir maiko ?

Les maiko portent des sandales à plateformes appelées « okobo ». Étant donné que ces sandales font 10 cm de hauteur, il vaut mieux avoir une taille qui ne dépasse pas 1m60.

  • Que font les maiko pendant leurs jours de congé ? D'ailleurs, ont-elles des jours de congé ?

Il y a des jours de repos. Les jours de congé des maiko ne diffèrent pas de ceux des autres filles de 15 à 20 ans. Les maiko vont au cinéma ou mangent avec des amis par exemple (dans ces moments, elles portent des vêtements normaux et défont leur coiffure traditionnelle).

Kyo-Odori 8037La maiko Satomi lors du festival Hatsu Ebisu au sanctuaire d'Ebisu

  • Je viens d'une région où les gens ont un accent. Cela pose-t-il problème ?

Non, cela n'est pas un problème. Tout comme les présentateurs télé emploient un japonais standard, les maiko ont une façon particulière de s'exprimer. Il vous suffit de bien apprendre le dialecte de Kyoto au cours de votre période d'apprentissage (en tant que shikomi) avant de devenir maiko.

  • Peut-on quitter la profession de maiko en cours de route ?

Il est possible d'arrêter l'apprentissage. Cela arrive que des personnes abandonnent avant de devenir maiko parce que l'entraînement est trop difficile pour elles. Il n'est pas simple de devenir maiko (ce n'est évidemment pas une profession à la portée de tout le monde). La réalité des choses ne correspond pas toujours à l'univers que l'on s'imagine au départ. C'est pour cela que l'okiya Shigemori propose une expérience en tant que shikomi, car il nous semble important que les candidates puissent réaliser un peu ce que sont les vraies maiko.

Tanekawa

Pour les beaux yeux de Tanewaka... (crédits: Théo Inisan)

Par Zazen Rouge - Publié dans : Zazen Geisha - Communauté : Voyages et culture Japonaise
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Samedi 17 mars 2012 6 17 /03 /Mars /2012 22:25

J'ai évoqué dans le billet précédent les origines de la calligraphie japonaise et le matériel qu'elle nécessite. Voyons à présent quelles sont les caractéristiques des grands styles qui font la diversité de la « Voie de l'écriture » !

 

Des catégories d’œuvres variées

Mes connaissances étant très limitées, je ne pourrai pas dresser ici une liste exhaustive des grands genres de la calligraphie japonaise. Je me contenterai donc d'évoquer ceux qui sont actuellement présentés au musée Guimet dans le cadre de l'exposition SHO1 sur les calligraphes contemporains du Japon.

  • Les caractères chinois (漢字 – kanji) : les calligraphies de ce type comportent généralement plus de trois caractères chinois. Elles peuvent par exemple s'inspirer de poésies chinoises. Les premiers caractères chinois sont apparus au Japon par le biais de sutras, de poèmes et de textes en prose venus de Chine. Aujourd'hui encore, les calligraphes japonais se plaisent à reproduire des poésies vieilles de plusieurs milliers d'années. Les styles d'écritures varient selon les œuvres : écriture cursive ou semi-cursive, écriture régulière, écriture sigillaire, écriture des clercs... Je reviendrai ultérieurement dans cet article sur ces différentes façons de tracer les caractères chinois.

    Kunii Kumiko

    Caractères chinois issus d'un proverbe, calligraphiés par Kumiko Kunii (source: Mainichi Shodo)

  • Les grands caractères (大字書 – daijisho) : cette catégorie regroupe les œuvres représentant un ou deux caractères chinois. Ce type de calligraphie est accessible à un public qui ne sait pas déchiffrer les caractères chinois, de par son aspect très imagé. Le calligraphe va jouer sur la puissance évocatrice d'un caractère, sur les rythmes, le mouvement, l'allure visuelle, la répartition dans l'espace...

    Chiyo

    Yami, "Ténèbres", grand caractère par Chiyo Ooishi (source: Mainichi Shodo)

  • La calligraphie d'avant-garde (前衛書 – zen'eisho) : forme de calligraphie influencée par la peinture abstraite occidentale, elle cherche à se libérer des règles des règles précédemment établies par la tradition. C'est un des genres les plus récents, qui a évolué en dialoguant avec l'art contemporain. Elle ne s'attache plus au caractère lui-même mais à la vision de l'artiste, qui exprime sa personnalité en toute liberté. Quant aux outils, ils deviennent eux aussi moins conventionnels. L'écriture perd son utilité de moyen de communication pour devenir une œuvre d'art à part entière.

    Tsuda Kazuaki

    Excitation, oeuvre d'avant-garde par Kazuaki Tsuda (source: Mainichi Shodo)

  • Les syllabaires japonais (仮名 – kana) : typiquement japonais, ce genre de calligraphie se fonde sur les caractères syllabaires japonais nés à l'ère Heian (794 – 1185). Elle comporte des lignes de liaisons entre les caractères, ou encore une écriture dite « éparpillée » (car les caractères semblent éparpillés sur le papier) qui font la beauté du tracé fluide. Elle est présente sur de nombreux et magnifiques rouleaux illustrés, et occupe toujours une place privilégiée au Japon. Les formes classiques de la calligraphie des kana sont, paraît-il, particulièrement difficiles à maîtriser.

    Imai Yoriko

    Vers en kana (et quelques kanji) de Ki-no-Tsurayuki, calligraphiés par Yoriko Imai (source: Mainichi Shodo)

  • Les poèmes modernes (近代詩文書 – kindai shibunsho) : une catégorie qui prend pour thème des poèmes ou des phrases japonaises. Traditionnellement, les calligraphes tendaient à reproduire des phrases issues de textes classiques, mais celles-ci étaient de moins en moins bien comprises par le grand public japonais en raison des évolutions de la langue. C'est ainsi que le genre des poèmes modernes a vu le jour dans les années 1950. Il mélange les syllabaires japonais et les caractères chinois tout en restant lisible.

    Kindai

    Rêve brésilien, poésie moderne calligraphiée par Matsuko Suzuki mêlant caractères chinois et kana 

    (source: Mainichi Shodo)

  • La gravure sur sceau (篆刻 – tenkoku) : dans ce cas de figure, ce n'est plus une calligraphie tracée au pinceau mais l'empreinte laissée par le sceau gravée elle-même qui constitue l’œuvre d'art. Cet art sigillaire trouve son origine sous la dynastie chinoise des Han, dont les fonctionnaires recevaient un sceau lors de leur nomination. Souvent concentrées dans quelques centimètres carrés, les calligraphies sigillaires japonaises sont plus sobres que leurs cousines chinoises, qui étaient plutôt employées lors de fêtes. Lorsque les caractères apparaissent en vermillon, le mode de gravure se nomme shubun (朱文), mais lorsque les caractères sont blancs et les contours vermillons, on le désigne sous le nom de hakubun (白文).

    Makoto

    Gravure sur sceau de type shubun, par Makoto Tezuka (source: Mainichi Shodo)

  • Les caractères gravés (刻字 – kokuji) : les caractères sont gravés, sur du bambou ou sur du bois par exemple. La sculpture de caractères sur de tels supports existe depuis longtemps, qu'il s'agisse des caractères gravés sur des objets en bronze des dynasties chinoises Chang et Zhou, des plaques en bois présentes dans les temples shinto et bouddhiste au Japon, ou même des panneaux publicitaires (看板 – kanban). Mais c'est seulement récemment que ce genre a été reconnu comme expression calligraphique. On distingue deux types de techniques : la sculpture en relief (陽刻 – yôkoku) et la sculpture en creux (陰刻 – inkoku).

    Sagawa

    Caractères gravés par Unsô Sagawa (source: Mainichi Shodo)

 

Cinq graphies des caractères chinois

Au sein des différentes catégories de calligraphie japonaise, les caractères chinois peuvent eux-mêmes s'écrire selon différents styles apparus au cours de l'histoire de la Chine et repris au Japon. En voici cinq qui sont associés à la calligraphie en tant qu'art :

  • Tenshotai (篆書体) : cette appellation désigne à l'origine les caractères chinois gravés que l'on utilisait sur les sceaux. Il s'agit de formes anciennes des caractères, parfois proches des pictogrammes.

    Tenshotai

    Calligraphie utilisant des caractères chinois dans le style tenshotai, par Shanshan (source: Wikimedia Commons)

  • Reishotai (隷書体) : aussi appelée « écriture des clercs », cette façon d'écrire les caractères correspond à une ancienne forme de calligraphie chinoise très utilisée sous la dynastie des Han. Les caractères écrits de cette manière sont compacts et anguleux, et peuvent encore être lus facilement de nos jours.

    Sinogrammes style scribes

    Caractères chinois écrits dans le style des scribes (source: Wikimedia Commons)

  • Kaishotai (楷書体) : plus connue sous le nom d'écriture régulière, il s'agit d'une rationalisation de l'écriture des clercs. Son développement répondait aux nécessités de standardisation sur un vaste territoire et de centralisation du pouvoir. Les caractères sont tous très lisibles et peuvent tous tenir dans des carrés de taille identique.

    Kaisho

    Poème de He Zhizhang calligraphié par Shanshan dans le style régulier (source: Wikimedia Commons)

  • Gyôshotai (行書体) : le style semi-cursif, ou « style courant ». Forme née par déformation de l'écriture régulière, elle demeure facilement lisible car ses simplifications restent souvent logiques. En calligraphie, elle n'est cependant pas exempte de contraintes.

    Gyoshotai

    Poème chinois calligraphié dans un style semi-cursif par Mo Ruzheng (source: Wikimedia Commons)

  • Sôshotai (草書体) : l'écriture de style cursif, parfois nommée « écriture folle » ou « style d'herbe ». Les caractères qu'elle comporte ressemblent en effet à des herbes animées par le vent ! Ils n'ont plus rien à voir avec les caractères chinois bien carrés des écritures cursives et régulières : ils s'allongent, se déforment, présentent beaucoup plus de courbes... Mais malgré leur aspect erratique, ils reposent sur des tracés codifiés et des formes fondamentales très difficiles à déchiffrer pour les non-spécialistes. 

    SoshotaiEt un bol de matcha à qui arrivera à déchiffrer cette calligraphie en style cursif de Zhang Xu! (source: Wimedia Commons)

     

     

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