漆芸 - Shitsugei : L'art de la laque

Publié le par Zazen Rouge

Aujourd'hui deux choses importantes m'ont été révélées : la valeur de la laque, et le fait que je n'ai aucun avenir dans ce métier. Chûjô-sensei, Taoka-sensei et Taka-san, qui nous a aidé hier pendant notre cérémonie au dôme de Marugame, nous ont accompagné ce matin à l'Institut de la laque de Kagawa. Autrefois situé au lycée Kôgei, l'Institut à été transféré l'année dernière dans le bâtiment d'un ancien musée. « Si Takamatsu est aussi vivante, nous confie Chûjô-sensei, c'est grâce à un ancien gouverneur, un grand amateur d'art. Le destin de la ville aurait été tout autre sans lui : nous aurions probablement eu des buildings partout et peu d'activités culturelles. » Nous avons plus tard eu l'occasion de visiter l'ancienne et la nouvelle préfecture, conçues par l'architecte Kenzô Tange, qui regorgent d’œuvres d'art aussi bien folkloriques que contemporaines.

Takamatsu 0039Peuh, je suis sûre qu'ils en ont aussi chez Ikéa!

A l'Institut, c'est le maître laqueur Shôzo Kitaoka qui nous accueille. Un homme charmant, ce monsieur Kitaoka ! Il a consacré sa journée à nous expliquer les arcanes de la laque et à corriger nos (hum, mes, pour être plus honnête) erreurs au cours d'un atelier de pratique. Sans trop entrer dans les détails techniques, la laque est la résine d'une variété de sumac, qui porte en japonais le nom extrêmement compliqué... d'arbre à laque (漆の木 – urushi no ki) ! La sève est récoltée dans des récipients en bambou et est réputée être toxique. « Ma femme y est allergique, moi et mes enfants non, rit monsieur Kitaoka. C'est ainsi je sais que ce sont véritablement mes enfants ! » A la laque récoltée et raffinée, on ajoute des pigments pour obtenir différentes colorations. On emploie généralement un support en bois, que l'on recouvre d'abord d'un tissu en chanvre pour le renforcer, puis de plusieurs couches de poudre d'argile de plus en plus fine. La pose de la laque peut alors commencer.

Takamatsu 0002Avec un arbre à laque, on n'obtient en moyenne que 250 grammes de sève.

A Kagawa, l'artisanat local ne produit pas tellement d'objets laqués pour la vie quotidienne. Il s'agit plutôt de véritables œuvres d'art que même l'oncle Picsou aurait du mal à s'offrir. Trois grandes techniques sont utilisées :

  • La technique zonsei (存清) : elle consiste à peindre des dessins ou motifs à l'aide de laque colorée sur une surface qui est polie à la fin du processus. Il est ensuite possible de graver les contours des dessins (veines des feuilles, plumes des phénix...) afin de donner du relief à l'ensemble.

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    Un plâteau fait avec la technique zonsei par Fujikawa Kokusai

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    Des phénix (鳳凰 - hôô), toujours en technique zonsei

  • La technique kinma (蒟醤) : les motifs sont gravés dans une couche de laque d'une première couleur, puis les cavités sont remplies de laque d'une seconde couleur. L'ensemble est poli.

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    Une illustration de la technique kinma

  • La technique chôshitsu (彫漆) : on recouvre le support de plusieurs couches de laque de couleurs différentes, puis on creuse pour faire apparaître chaque couleur selon les motifs désirés. C'est la technique à laquelle nous nous sommes essayés (avec plus ou moins de succès) l'après-midi.

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    Une belle boîte en chôshitsu réalisée par Ishii Bandô en 1926

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    Oeuvre du maître de Kitaoka-sensei, ornée de fleurs de longévité (延齢草 - enreisô) et poudrée d'or à l'intérieur

Nous nous sommes livrés à des cris d'ébahissement dans la salle d'exposition. Je vous avais parlé du grand maître laqueur de l'ère Edo (1600 – 1868) Tamakaji Zôkoku, dont nous avions vu (et utilisé) un plat éléphant plein d'humour chez Chûjô-sensei. Nous avons pu admirer certaines de ses œuvres plus sérieuses. Et effectivement, c'est du sérieux ! Voyez plutôt ce petit porte-encens portant un personnage gravé de deux millimètres d'épaisseur. Deux millimètres, cela signifie 70 couches de laque. Sachant qu'une couche prend au moins une journée à compléter (car elle doit sécher et être polie à l'aide de morceaux de charbon), vous pouvez imaginer à quel point le travail peut être fastidieux. Entre les bambous laqués et gravés pour déposer les feuilles de thé, les boîtes à correspondance en laque rouge (朱漆 - shûshitsu) gravée, les laques poudrées d'or, c'est un régal pour les yeux ! Mention spéciale à ce porte-encens en forme de kaki réalisé par le maître de Kitaoka-sensei, et que ce dernier nous a sorti de sa vitrine pour que nous puissions en contempler les détails. Un objet particulier puisqu'il est entièrement fait de couches de laque superposées, une spécialité nommée tsuishitsu (堆漆).

Takamatsu 0060Le porte-encens kaki fabriqué par le maître de Monsieur Kitaoka

Après une visite des ateliers des laqueurs (qui sont tels qu'on peut les fantasmer, avec leurs tables basses en bois et leur profusion d'outils mystérieux), nous nous sommes attelés à la gravure sur laque selon la technique chôshitsu. Les laqueurs avaient préparé à notre attention des meimei-zara (銘々皿 – assiette à pâtisserie japonaise) d'une quinzaine de couches de laque réparties ainsi : noir en surface, puis bleu, vert, vert pâle, blanc. Avec un feutre spécial, nous pouvions dessiner des motifs sur le rebord de l'assiette, puis les rendre visible à l'aide d'une poudre blanche. La seconde étape consistait à graver ces motifs à l'aide de gouges de diverses tailles et formes afin de faire ressortir les couleurs. Plus facile à dire qu'à faire, sauf pour Nikosan qui semble exceller dans n'importe quel domaine ! Après avoir ruiné la laque avec mes lignes tordues, j'ai dû m'en remettre aux talents de Kitaoka-sensei, qui a eu la patience de réaliser lui-même les motifs de mon assiette. Mais tout cela cher lecteur était bien sûr un plan ingénieux de ma part pour obtenir une œuvre de maître, car comme chacun le sait je suis née avec des mains de laqueur et des gouges entre les orteils...

Takamatsu 9394Une des assiettes réalisées, sur le thème de la lune

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Kitaoka-sensei a corrigé avec amabilité tous nos dérapages!

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Nicolas se découvre une nouvelle vocation!

Monsieur Kitaoka vend de temps à autres des pièces en France. Cette année, il sera présent le 17 ou le 18 janvier à l'hôtel Saint James & Albany à Paris pour présenter une cinquantaine d’œuvres originales : des couvertures pour iPhone en laque ! Son partenaire Fumihiro Mii, qui travaille également sur le projet de la Maison de Urushi d'Ogijima, a fait le déplacement à notre demande pour nous montrer les fameux produits. Les plus sophistiqués d'entre eux valent la modique somme de 1000 euros ! Télépiu, arrête l'argile et les perles à repasser, le futur est dans la laque ! Mais les laques de Kagawa réclamant des techniques très complexes, leur prix est nécessairement élevé, et il devient de plus en plus difficile pour les artisans de survivre. Kitaoka-sensei réfléchit actuellement aux types de produits de luxe en laque qui pourraient plaire aux Français. Des idées ?

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Des couvertures de portables qui ont plus de valeur que l'appareil

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Une élève bien appliquée

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Merci à Kitaoka-sensei et à son équipe pour cette assiette aux tons modernes!

Publié dans Shikoku Muchujin

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海子 Okasan 24/11/2011 20:11


Bonjour Julia,


à l'heure qu'il est, peut-être êtes-vous sur le chemin du retour, la tête pleine de souvenirs qui feront durer cette belle expérience.


Je viens de visionner une vidéo sur le "Ozaki blog" lors de  la journée "temae"...


Cette vidéo est très émouvante, car ce n'était pas facille pour vous, dans un environemment si vaste et bruyant en plein centre commercial de se concentrer!


Bravo pour votre performance.


Vous avez apporté au groupe une harmonie indiscutable, par votre atittude et votre maitrise de la langue et culture japonaises.


Votre parcours, encouragera ou donnera des idées à d'autres jeunes, de franchir le pas pendant leur cursus universitaire


Bon retour!


 


 

Zazen Rouge 28/11/2011 14:16



Merci beaucoup pour ce commentaire qui me touche beaucoup! Je fais pour l'instant une bien piètre hôtesse de cérémonie du thé, mais j'espère comme vous le dites que le récit de ce voyage
encouragera d'autres personnes à visiter Shikoku et le Japon, voir à y faire leurs études car c'est une expérience que l'on ne regrette jamais.


 


Un grand merci à vous d'avoir soutenu notre voyage sur les blogs! Pourvu que nous ayons un jour l'opportunité de nous rencontrer à Paris, au Japon ou ailleurs :)